Le BHD n°75 : Violences obstétricales

Depuis la polémique lancée autour des violences obstétricales par cette chère Marlène Schiappa, mon cœur de sage-femme est en souffrance grave. Je me sens meurtrie, agressée dans mon métier, dans mes compétences, dans l’essence même ce de que ma profession représente comme valeurs depuis que le monde est monde…Cette profession, pour mémoire, qui a été brûlée sous l’inquisition par qu’elle mettait tout en œuvre pour les femmes…Comment imaginer, une seule seconde, que je puisse infliger des violences volontaires à mes patientes, reléguant du même coups les docteurs Sims et Mengele au rang de gentils ?…

Depuis ce pavé dans la marre, au passage avec des chiffres complètement faux, un torrent de boue a déferlé sur les professions de gynécologues et sages-femmes. Opprobre et discrédit inacceptables !

Comme le disait Nicolas Boileau, « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Je me suis donc interrogée…Et quand on y réfléchie, on constate que la plupart des actes médicaux qui visent à prévenir, soigner, traiter, guérir, ont quelque chose de violent. Une pose de perfusion, c’est violent. Une suture de plaie, c’est violent. Une réduction de fracture ou de luxation, c’est violent. Etre hospitalisé et soigné dans un pays dont on ne parle pas la langue, c’est violent. Un forceps, c’est violent. Faire du massage cardiaque, c’est violent. Annoncer qu’il est trop tard pour la péridurale, c’est violent. Annoncer un cancer, c’est violent. Annoncer à un couple que le bébé qu’ils attendent est atteint de graves malformations et qu’il va falloir procéder à une interruption thérapeutique de grossesse, c’est violent. Faire prendre les comprimés qui vont mettre fin à cette grossesse, c’est violent. Faire des soins à un grand prématuré, c’est violent. Alors, on fait comment ? Expliquez-moi comment on joue la partie ? A quand les violences dentaires, les violences orthopédiques ? Et même, avec les 11 vaccins pour les bébés qui vont devenir obligatoires en janvier 2018, va-t-on parler de violences pédiatriques ?

Il me paraît essentiel de définir la notion même de violence ressentie par ces femmes et de replacer cette violence dans le contexte global de leur vie en générale. Chaque soignant pourrait vous dire que ce n’est pas les personnes qui vivent les pires drames qui gardent les plus mauvais « souvenirs » ou « vécus ».

Malheureusement, il arrive que les femmes n’aient ni la grossesse dont elles rêvaient, ni son issue, ni l’allaitement. La médecine et les soignants ne le décident pas non plus. Parler de violences obstétricales, c’est nier tous les facteurs qui font qu’un accouchement est « bien » ou « mal » vécu. Il y a, certes, des facteurs médicaux, mais il y a, aussi des facteurs psychologiques, familiaux, relationnels et environnementaux. Je rappelle pour mémoire que l’accouchement est quelque chose de violent à la fois par la douleur qu’il engendre mais également par l’explosion d’émotions qu’il provoque.

Je finis par me demander si le fond du problème de cette violence ressentie n’est pas la communication. Il y a ce qu’on pense, puis ce qu’on formule, ce que la patiente entend, ce qu’elle comprend et ce qu’elle retiendra au final dans le contexte émotionnel du moment… Et qui aurait pu être différent dans un autre contexte émotionnel.

Une autre conclusion me vient : c’est l’implication du gouvernement dans sa politique de soins : fermeture des petites maternités, gel des salaires, tarification des soins, des soignants malmenés, stigmatisés, essorés, rincés, lobotomisés par les charges administratives, croulant sous les heures supplémentaires, devant laisser ce qu’ils sont aux vestiaires tout en restant humains.

Tout ce que je sais, c’est que je ne connais aucun médecin, ni aucune sage-femme qui réalise une épisiotomie par plaisir sadique. Je ne connais que des soignants qui prennent à cœur leur métier et qui prennent soins de la santé des femmes et de leurs bébés.

VVB

Le BHD n°74 : 50 nuances de gris

 

Version 2 pour public averti.

 

Certaines facettes du travail de nuit sont aussi très compliquées à comprendre pour des collègues ou des cadres de santé…Et je ne parle pas du gouvernement…

Nouveau florilège de petites et grandes constatations, énervantes, ou pas :

– Tu sais que tu es de nuit quand une patiente a généreusement offert des douceurs pour toute l’équipe et qu’à ton arrivée, au mieux, il  en reste une ou deux qui se battent en duel dans la boîte, au pire, il te reste la boîte vide avec la carte, sympa les copines !

– Tu sais que tu es de nuit quand ton meilleur allié, c’est le café et ton pire ennemi, le sommeil qui t’arrive dessus quand tu ne le souhaites pas et qui ne vient pas quand tu le recherches désespérément…

– Tu sais que tu es de nuit quand tu connais bien ce phénomène de l’angoisse vespérale : les bébés qui pleurent quand vient la nuit, les patients qui se sentent seuls parce que les visites et la famille sont parties, parfois, la crainte de ne pas voir une nouvelle aube se lever…

– Tu sais que tu es de nuit quand on te rabâche que, non, la nuit du vendredi n’est pas sur le week-end…Alors, je t’explique, quand tu fais la nuit du vendredi, tu travailles de minuit à 7 ou 8 heures sur le samedi, et ensuite, tu vas faire un dodo récupérateur. Et, sauf erreur de ma part, le week-end, c’est bien samedi et dimanche, tu me suis…Ca fonctionne aussi pour les jours fériés, quand tu travailles de nuit, c’est celle qui fait la veille du jour férié qui travaille davantage sur le dit jour que celle qui est noté de nuit toujours sur ce même fichu jour…Exemple : si tu fais la nuit du 30 avril au 1è mai, tu fais 8h de jour férié…Alors que si tu fais la nuit du 1è mai au 2 mai, tu ne fais que 4h de férié ! Gnaf ! Capichi ? C’est juste des mathématiques.

-Tu sais que tu es de nuit quand tu subi la terrible loi des 10%. Je m’explique, tu as à peu près 10% de risques supérieurs à la population générale d’avoir un cancer, d’être en obésité, d’avoir des troubles du sommeil, d’être victime d’addictions (tabac, médicaments, alcool, drogues), de divorcer. Comme disait Richard Bohringer, « c’est beau une ville la nuit »…

– Tu sais que tu es de nuit quand la pénibilité du travail de nuit n’est reconnue que de 24h à 5h, alors que le code du travail définit le travail de nuit de 21h à 6h…Et que le compte pénibilité mis en place par le gouvernement a fait ardoise magique, on efface tout ce que tu t’es tapé d’années de nuits avant 2015…LOL !

-Tu sais que tu es de nuit (depuis trop longtemps) quand errer dans les couloirs vides d’un hôpital ne te fait pas trembler de peur.

Et malgré tout, tu continues…

VVB

Le BHD n°73 : La nuit tous les chats sont gris

Version 1, tout public:

Moi, dans ma p’tite auto, qui retourne au boulot en faisant le gros dos (retour de vacances : gardes de nuits du week-end), tout en écoutant la radio…Quand, là, à mes oreilles sidérées, encore un animateur qui sort le classique « Bon week-end à tous, version « Saturday night fever » et ensuite reposez vous bien, faîtes de beaux rêves ! Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur, quel âge as-tu pour croire que quand tu fais dodo, tout le monde fait la même chose et que quand tu ne travailles pas, les autres en font tout autant ?

Je travaille de nuit, exclusivement de nuit, depuis de nombreuses années et ça me saoule que la plupart des gens n’y comprennent rien ! Mais là, c’est la goutte d’eau, une explication s’impose !

En France, la dernière enquête, en date de 2014, faisait état de 3,5 millions de personnes travaillant de nuit (à savoir entre minuit et 5h, définition légale). Les professions concernées majoritairement sont les soignants, les policiers, les militaires, les pompiers, les bouchers, les charcutiers, les boulangers, des techniciens et agents de maîtrise, dont plus d’un million de femmes. Alors, non, Monsieur de la radio, la nuit n’est pas réservée à ceux qui font la fête !

Je te propose donc un petit florilège des choses exaspérantes quand on bosse de nuit :

« Tu es toujours en vacances » ! Alors, NON, je ne suis pas toujours en vacances, simplement, je travaille 12 heures d’affilée, un week-end sur trois et les jours fériés, je peux aussi être rappelée sur mes repos pour un remplacement de dernière minute. Je ne travaille pas comme le quidam moyen du lundi au vendredi de 8 h à 18h, mais je fais aussi mes heures de travail, simplement, elles sont organisées différemment : des gardes, des repos et aussi des congés annuels.

« Oui, mais la nuit à l’hôpital, vous dormez » ! Alors, NON, nous ne dormons pas car il y a des patients qui nécessitent des soins, des gens qui entrent, des bébés qui naissent, des personnes qui meurent, des urgences, des consultations. Cela s’appelle : le service continu ! Par contre, la nuit, c’est personnel réduit à son minimum syndical.

« Tu gagnes hyper bien ta vie, parce que la nuit c’est payé double » ! Alors, toujours NON, car il se trouve que depuis presque 3 décennies, les gouvernements successifs et les syndicats n’ont pas jugé utile de revaloriser les primes de nuit et de week-end dans les hôpitaux…Notre prime de nuit s’élève ainsi à 1,07 euro de l’heure de 21h à 7h soit environ 10 euro, brut, bien entendu, pour une nuit. Les gens qui choisissent de travailler de nuit ne sont donc pas vénaux…Idem pour le dimanche, environ 76 euro…Oulala, mais que va-t-on faire de tout ce fric ?

« Et à midi, tu n’es pas encore debout » ? Alors, quand je suis entre 2 nuits, NON ! Si je finis ma garde à 8h et que grosso modo, je peux me mettre au lit vers 9h, j’ai besoin de davantage de 3 h de sommeil pour réattaquer une nouvelle nuit de 12h. Franchement, est-ce qu’une personne lambda travaillant du lundi au vendredi de 8h à 18h se couchant chaque soir vers 23h se réveille chaque matin à 2h ? Je ne le pense pas…Alors, moi, c’est pareil !

Je me souviens, avec tendresse d’une me mes petites voisines (Eléonore) qui devait avoir 7 ans, environ. Elle trouvait absolument magique que pendant son sommeil, moi, je serais éveillée entrain de mettre des bébés au monde…Si c’est à la portée d’une enfant, ce devrait être compréhensible pour des adultes…Enfin, il me semble.

Voilà, Monsieur de la radio, j’espère avoir éclairé ta lanterne et tes neurones. N’oublie pas d’aller au dodo après Nounours, Nicolas et Pimprenelle, juste après le passage du marchand de sable !

Je te souhaite une bonne nuit, pleines de beaux rêves, moi, je vais bosser !

VVB

Le BDH n°72 : La voie royale

Je ne saurais terminer cette série sur les rites de passage sans remercier des personnes formidables que j’ai rencontrées durant ma vie de maman. Des personnes qui ont fortement contribué à alléger ma charge mentale, à me déblayer le terrain, à faire en sorte que la vie me soit plus facile, à me rendre la voie royale !

En tout premier lieu : notre super nounou, Patou ! Elle fut véritablement la maman numéro deux de mes enfants. Il faut dire qu’elle venait chez nous car je n’ai jamais voulu que les enfants puissent pâtir de nos vies professionnelles particulières, entre les déplacements de l’un et les horaires atypiques de l’autre. Pouvoir partir au boulot le cœur léger, en sachant que mes enfant étaient heureux et en sécurité, ça n’avait pas de prix. Au fil du temps Patou est devenue une amie, une confidente, elle est un membre à part entière de ma famille.

Ensuite, la palme revient à une extraordinaire aide-soignante de Pau qui s’appelle Brigitte et dont le nom de famille se termine par un « S » car il y en a plusieurs (avait-elle coutume de dire). Cette femme s’est montrée d’une très grande attention à mon égard quand j’ai accouché de mon quatrième enfant, allant jusqu’à me préparer mon petit déjeuner préféré chaque matin et à me le servir bien après l’heure normalement prévue pour que je puisse me reposer (elle savait qu’à mon retour à domicile, je serais seule avec mes 4 loustics). Son mari partait également en déplacement professionnel plus ou moins long, et lorsqu’il se laissait un peu trop vivre à ses retours à la maison, où il l’avait laissée tout gérer entre leurs 3 enfants et son boulot, elle pratiquait ce qu’elle appelait la grève générale. Tout un concept que je vous recommande fortement pour rappeler à votre moitié qu’il n’est pas là juste pour aider. Donc, voici la fameuse méthode de la grève générale : prévis de 24h et ensuite, vous ne faîtes plus rien : ni les courses, ni les repas, ni le ménage, ni la lessive et bien entendu, crève du sexe ! Sa moitié ne tenait pas plus de 72 h et ensuite, comme par magie, il se souvenait de son rôle ! C’est grâce à cette méthode infaillible que j’ai pu obtenir (après 10 longues années de mariage) que le linge sale aille directement au panier prévu à cet effet, au lieu de rester, lamentablement, là où il avait chu ! Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas l’avoir utilisée plus souvent…

Un grand merci également à toutes les collègues qui ont bien voulu changer des gardes à la dernière minute tout comme cette directrice de halte garderie très compréhensive. Grâce à elles, j’ai pu frôler le 100% d’adaptabilité face aux exigences quasi dévorantes de la Grande muette.

Finalement, ce n’est pas forcément nos proches intimes qui nous simplifient le plus la vie…Merci à vous toutes !

VVB

Le BHD N° 71 : Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (4)

Un ami psychothérapeute m’a dit un jour, il y a des années : « Dans la vie, soit on EST, soit on FAIT ». Ce n’est que maintenant que je prends la pleine mesure de cette phrase et de son sens profond.

J’ai passé une bonne partie de ma vie de mère à « faire ».

Aujourd’hui, ce sont ces faits qui sont sur le banc des accusés.

J’ai fait avec amour, avec tendresse, avec bienveillance. J’ai fait par amour, par dévouement, par conviction. J’ai fait pour lui, pour eux. J’ai fait avec plaisir, avec regret, pieds et poings liés, délibérément. J’ai fait en long et en large, j’ai fait comme j’ai pu, j’ai fait en temps et en heure. J’ai fait ce que font toutes les femmes, toutes les mères. J’ai fait ce que ni homme ni enfant n’aiment faire. J’ai fait grise mine, j’ai fait des pieds et des mains. J’ai fait dans la dentelle, dans la semoule. J’ai fait feu de tout bois. J’ai fait malade, épuisée, enceinte, allaitante. J’ai fait et refait, j’ai fait comme j’ai pu, j’ai fait de travers, j’ai mal fait. J’ai fait en colère, résignée, stoïque, en râlant. J’ai FAIBLIS, j’ai FAILLI, j’ai ECHOUE.

J’ai désespérément tenté d’envoyer des signaux qui n’étaient ni les bons, ni audibles, ni compréhensibles. Je n’ai fait que crier mon désespoir et l’histoire ne retient que mes « coups de gueule » et « pétages de plombs ».

Moi, la mère, j’ai « fait » sans y « être » vraiment et certainement que les enfants retiennent que leur père y « était », mais ils ne voient pas que c’était sans « faire ». (Une aspirine, peut-être ?).

Bref, après la mort symbolique devrait arriver la phase de résurrection que j’attends patiemment. Je ne sais quand elle interviendra, peut-être quand ils seront plongés eux-mêmes dans le rôle de parent ? Qui vivra, verra.

« De bons parents ne préparent pas le chemin pour leurs enfants. Ils préparent leurs enfants pour le chemin ». (Anonyme)

Au final, que retenir du plaidoyer de la mère vivant le rite de passage de sa progéniture à l’âge adulte ?

Je préfère choisir l’hypothèse suivante : plus le lien est fort, plus il a besoin d’être malmené, broyé, dénigré pour être rompu et leur permettre de se jeter à corps perdu dans le grand bain de la vie. Ils sont comme des navires quittant leur port d’attache pour leur première traversée en solitaire. Ils vont prendre la haute mer, faire leurs propres choix, prendre des décisions qui ne les mèneront pas forcément où ils avaient prévu d’aller, laissant derrière eux le monde sécurisant de l’enfance. Pour y parvenir, ils ont besoin de savoir que du côté de la mère, le lien ne sera jamais rompu, qu’elle sera toujours là, tel un phare, leur indiquant les écueils, que ce soit par temps clair ou en pleine tempête.

Parfois, pour mieux partir, c’est mieux de penser que rien ne vous retient, enfin peut-être…Et moi, c’est ce que je retiendrais, n’en déplaise à mes détracteurs…

 

« Toutes les vérités sont faciles à comprendre une fois qu’elles sont découvertes, à nous de les découvrir ». Galilée.

VVB

Le BHD n°70 : Mon père ce héros (3)

Tandis que j’assiste au rite de passage à l’âge adulte de ma couvée, tous unis pour l’occasion, j’assiste également et parallèlement à une hypervalorisation du rôle du père qui me chiffonne. On croirait la lecture d’une thèse dont le titre pourrait être « Maman versus Papa, étude randomisée en double aveugle » (j’adore ces titres pompeux de médecine). Je me retrouve, bien malgré moi dans le tourbillon d’une expérience comparative dont je suis « sujet ». Et en cette qualité, j’aimerais apporter des éclaircissements. Je sais, on pourra dire que je ne peux pas me prononcer car il y a conflit d’intérêt, mais je le ferais tout de même. En tout premier lieu, je dirais qu’il est inutile de hisser leur père au sommet de l’Everest pour m’entraîner au fond de la fosse des Mariannes car je peux, au minimum rester au niveau de la mer (de la mère). Ou si vous préférez : il n’est pas nécessaire de déshabiller Paul pour Habiller Jacques.

Le système de notation mis en place ne tient pas compte de tous les paramètres.

1 : J’ai donné de mon temps. C’est une unité mesurable. J’ai fait face à de multiples déplacements professionnels de leur père s’étalant de quelques jours à des plus de six mois. Durant ces périodes fastidieuses, je traînais et poussais mon chariot de charge mentale seule. A certaines périodes, j’éprouvais tellement de difficultés spatio-temporelles que j’avais pensé militer pour la journée de 36 ou 48h.

2 : Il semble que le dicton qui dit que « les absents ont toujours tort » ne s’applique pas le cas présent puisque ce serait plutôt « moins tu es présent, moins tu commets d’erreurs ». De même, si les enfants n’ont pas souffert de ces absences répétées, c’est que j’ai bien fait mon boulot puisque j’ai lu quelque part qu’  « un bon parent est celui qui laisse l’autre exister ». Je ne peux donc que me féliciter pour ce point.

3 : Je ne sais pas si le divorce intervient dans mon phénomène de mort symbolique, néanmoins l’attitude de leur père qui consiste à nier mon existence et à renier notre histoire est peut-être à prendre en compte. Je ne suis pas là pour juger, j’ai dépassé ce stade il y a bien longtemps. Je pense que par commodité ou par culpabilité c’est la seule solution qu’il a trouvé à mettre en œuvre pour faire son deuil. Chacun sa manière de se protéger. Il enterre pour oublier, j’écris pour ne pas disparaître. Seulement, je m’interroge sur cette invisibilité mise en place : entraîne-t-elle une majoration du phénomène de mort symbolique de la mère ? Je n’ai pas la réponse à cette question et, d’ailleurs, ce n’est pas à moi d’y répondre.

4 : il m’apparaît que les mères se coltinent souvent les tâches ingrates tandis que les pères se réservent les côtés ludiques et valorisant. Pendant que papa parcourait le monde, Dobby l’elfe de maison se tapait le ménage, les courses, son boulot (enfin, je vous la fait courte, vous voyez le tableau). A lui l’exotisme des voyages, les parties de chasse au trésor, les parties de jeux, la confection de crêpes et autres merveilles, à moi les contraintes, beaucoup moins glamour, mais nécessaires.

5 : Notre fichue éducation patriarcale nous laisse à croire que les pères sont là pour aider. C’est faux ! Ils sont là pour endosser à 100% leur rôle de père et de compagnon, et à temps plein, s’il vous plait. ! Je repense souvent à la petite phrase fétiche et assassine : « Moi, j’ai un métier ! », ce qui pourrait assez bien résumer la considération à l’égard, d’une part de ma profession et d’autre part à l’égard de mon rôle de mère…

Je ne suis pas la mère que mes enfants avaient espérée, semble-t-il, mais j’ai fait de mon mieux à chaque instant. La suite au prochain épisode…

VVB

Le BHD n°69 : Matador (2)

Je viens de lire les résultats d’une expérience réalisée aux Etats-Unis et j’ai été bluffée. Des scientifiques ont fait écouter des battements de plusieurs cœurs à des adultes, parmi eux, il y avait celui de leur mère (bien entendu, ils ne le savaient pas). Seul le cœur de leur mère a eu le pouvoir de faire diminuer leur stress et leur propre rythme cardiaque. Je trouve cela fascinant cette mémoire du corps…Et ça me donne de l’espoir…

En effet, depuis plusieurs semaines, l’ambiance à la maison est tendue comme un string !

Il semble que les enfants aient décidé de faire leur rite de passage tous en même temps. J’ai l’impression d’être un taureau un jour de grande corrida, attaquée de toute part par la fratrie en costume de lumière. Je me sens comme dans la chanson de Mickey 3D : « Mais j’ai  peur de t’attraper la main, et que tu ne m’esquives encore, je ne sais pas si cet amour est fort, ou s’il ressemble à la chasse au trésor, si t’en veux pas sache que je le déplore, et que je m’excuse encore. Je n’ai pas peur de la mort, mais que tu m’évites encore, je te préviens matador qu’un jour je t’aurais alors. On a vu des taureaux aimer des toreros. On a vu des taureaux aimer des toreros ».

C’est ainsi que j’assiste impuissante à ma mort symbolique : dénigrement de ma personnalité, déconstruction de mes valeurs et croyances, manque de respect envers moi et envers les règles établies dans ma demeure, refus du moindre geste de tendresse (perçu comme une agression),rappels consciencieux et méthodiques de mon « obsolescence programmée », irritabilité devant le fait que je puisse produire des mouvements respiratoires…Je me retrouve dans une immense partir d’Othello version grandeur nature, travelling arrière sur ma vie de mère et tous ses manquements réels ou supposés. J’ai fait noir et dit blanc, j’aurais du faire blanc et dire noir, tout en sachant que si j’avais fait blanc et dit noir, j’aurais du faire noir et dire blanc (ça va ? Vous me suivez ?). J’ai bien compris que je ne suis pas la mère qu’ils auraient souhaité avoir…Vraisemblablement, mon mieux n’était pas assez ! Mais de là à croire que j’aie pu délibérément ou intentionnellement agir à l’encontre de leurs intérêts, j’en suis consternée et profondément chagrinée !

Attaquée et piétinée comme un taureau un jour de grande féria, je cherche des solutions pour échapper à l’arène ! Ma première hypothèse était de rendre coup pour coup tel un fougueux taureau, mais se mettre au niveau de ses « ennemis », c’est une solution dégradante et qui manque de noblesse. La deuxième, toute aussi insatisfaisante consistait à se rouler en boule par terre en attendant l’estocade finale, les « Deux oreilles et la queue », la foule en liesse et la douleur au ventre. Finalement, la troisième et de loin la meilleure : quitter l’arène, tout simplement. Revêtir un magnifique costume de Super Canard (c’est comme un canard, mais avec une cape). A savoir, s’imperméabiliser, laisser glisser les mots et les actes jusqu’à ce que ça passe !

« Peu importe que le vent hurle, jamais la montagne ne ploie devant lui » (Empereur de Chine dans Mulan).

 VVB

Le BHD n°68 : Les rites de passage (1)

Proust était « à la recherche du temps perdu », je suis quant à moi à la recherche du mécanisme qui fait qu’un adolescent devient adulte. Depuis plusieurs semaines, je ne ménage pas ma peine : je farfouille, je lis, j’étudie, je compulse !

En tout premier lieu, je me suis interrogée sur mon propre cas. Quand me suis-je sentie adulte ? Quand je suis devenue autonome financièrement, que j’ai eu et assumé des responsabilités et mes  propres choix, bons ou mauvais. J’ai interrogé ma mère. Pour elle, ma sœur et moi sommes devenues adultes quand nous avons « volé de nos propres ailes ».

Ma pêche aux infos s’est révélée riche d’enseignements. Dans de lointaines contrées d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, d’Australie, et j’en oublie, les rites de passage à l’âge adulte existent toujours de nos jours. D’un point de vue anthropologique, dans les sociétés traditionnelles dîtes primitives, le rite comporte 3 étapes symboliques : mort, gestation, renaissance. Je simplifie à l’extrême. Les ingrédients d’un rite sont la coupure d’avec la vie quotidienne, le partage d’une expérience en équipe, l’exposition au danger, une épreuve forte qui fait grandir et permet de réintégrer le groupe avec un statut social supérieur (dans le sens noble du terme).

Dans nos sociétés occidentales postmodernes en mal d’identité, les rites de ce style n’existent pas. Néanmoins, différents phénomènes sont considérés comme tels. Je vous livre pêle-mêle ce que j’ai retrouvé au gré de mes lectures. Certains psychologues prétendent qu’un ado devient adulte le jour où il fait lui-même sa lessive et qu’il ne possède plus les clefs du logement familial. Les épreuves nécessaires à l’entrée dans un gang, les conduites sexuelles dangereuses, la prise de risque, la vitesse au volant, la prise de substances illicites, les tatouages, les piercings. Certains auteurs évoquaient le service militaire, à l’époque où il était réservé aux hommes (du coup, les femmes ne devenaient pas adultes ?), d’autres évoquaient le baccalauréat (mais dans ce cas, que dire de ceux qui ne le passent pas ?). J’ai même déniché une étude qui affirme que certains hommes ne deviendraient adultes qu’après 43 ans (ça fout la trouille !).

J’ai adoré ce que dit Fabrice Hervieu-Wane : « A la différence du bizutage, qui humilie et avilie la confiance en soi, le rite de passage bien compris procure au jeune initié un bagage irremplaçable. L’épreuve du rite renforce en effet l’identité et l’ancrage dans sa culture redonne un sentiment de fierté et offre la reconnaissance du groupe. Autant de fruits qui viennent enrichir l’estime de soi ».

Ce qui fait que devenir adulte, c’est aussi développer sa propre estime de soi, venant de soi et non plus celle insufflée par ses parents.

Pour autant, nul ne fait mention de dézinguer l’estime de soi de quelqu’un d’autre…Parce qu’à ce tarif là, je pense que je vais bientôt être cotée en bourse… (La suite au prochain épisode)

VVB

Le BHD n°67 : Le plus beau métier du monde

Invariablement quand on dit à quelqu’un « je suis sage-femme », il vous répond « le plus beau métier du monde »…mais pourquoi ? C’est bien mal connaître notre profession. Je sais qu’au début de mes billets, j’ai dit que je n’évoquerais pas le boulot, mais là, au sortir d’une garde difficile, j’en ai besoin !

Etre sage-femme, c’est ne jamais savoir ce qu’on va trouver derrière la porte (comprenez « on ne sait jamais sur quoi on va tomber »). C’est être humaine tout en prenant soin de laisser ses problèmes personnels au vestiaire. Etre sage-femme, c’est devoir s’adapter en un temps record à ce qu’une patiente attend de nous : de la douceur, de la fermeté, tout en étant bienveillante, empathique, compétente. C’est savoir jauger en un coup d’œil les constantes de la mère, celle du fœtus, la situation médicale, et prendre les mesures qui s’imposent. C’est jongler entre les désirs des parents tout en vérifiant que l’état de santé du bébé le permet sans oublier les protocoles médicaux en vigueur et nos obligations médico-légales.

Etre sage-femme c’est ce qu’on fait pour nos patientes en dehors de leur présence : remplir des papiers, être sur l’ordinateur, prendre en pleine face la colère d’un médecin qui ne gère pas son stress sur une situation, mais qui trouve plus simple de s’en prendre à nous pour se défouler, c’est dépenser une énergie folle pour faire sortir un anesthésiste récalcitrant de son lit pour qu’elle puisse bénéficier de la péridurale. Etre sage-femme, c’est pouvoir compter sur son aide-soignante, véritable binôme, qui prédit ce que nous allons faire d’un simple regard.

Etre sage-femme, c’est s’occuper indistinctement des femmes quelque soit leur couleur de peau, leur religion, leur pays d’origine, leurs états émotionnels, psychologiques et parfois psychiatriques ou bien encore leurs pathologies et les germes qu’elles portent

Etre sage-femme, ce sont des gardes exténuantes, des situations dramatiques : des fausses couches, des morts fœtales, des interruptions thérapeutiques, des grands prématurés, des constats de viols, un enfant confié à l’adoption. C’est passer d’une salle où l’on donne la vie à une salle où des parents auront un enfant sans vie…

C’est être marquée au fer rouge et pour toujours par des patientes, des situations, des émotions, des naissances, des miracles, des décès. C’est savoir que l’expérience ne permet qu’une meilleure « digestion » des drames, mais qu’elle ne nous rend pas amnésique.

Etre sage-femme, c’est finir sa garde avec une tenue qui pourrait satisfaire plusieurs équipes de la police scientifique : sang, urines, vomi, matières fécales, liquide amniotique. C’est pouvoir parler de tout ça à table sans sourciller.

Etre sage-femme, c’est aussi avoir vu plus de vulves que tous ses copains masculins réunis, c’est supporter, sans pouvoir le dire, des hygiènes plus que douteuses : pleins feux sur la vulve, les pieds en stéréo. Ce sont aussi des fous rires, des motifs de consultations improbables (on pourrait écrire un sacré bouquin), ce sont des cafés, des cigarettes, des discussions à n’en plus finir sur nos plannings, la sacro-sainte relève et le petit déjeuner qui la suit et surtout, la vie qui continue…

VVB