Le BHD n° 78 : Travelling arrière

Mes enfants préparent l’anniversaire de leur père, ses cinquante ans. Pour l’occasion, ils lui ont concocté un album photos retraçant toute leur vie…Bien qu’ayant pris moi-même une bonne partie de ces clichés, je n’apparais à aucun moment dans ce retraçage…Bien entendu, je comprends tout à fait qu’un portrait de moi serait parfaitement déplacé…Mais une ou deux photos de nous six…Même pas ! Je ne sais pas comment je dois le prendre ?….

Quand on feuillette de « vieux » albums, les souvenirs ressurgissent sans qu’on le veuille, parfois, on se souvient l’instant précis où l’on a appuyé sur le déclencheur, jusqu’à en ressentir l’émotion exacte 0 la seconde près…J’éprouve le sentiment étrange d’avoir vécu plusieurs vies dans la même vie…D’autres souvenirs remontent…

– Lorsqu’un de mes enfants me demandait : »Qui tu préfères de nous quatre ? », Je leur disais que je n’avais qu’un J, qu’une F, qu’une E et qu’un V, que chacun était un modèle unique, que l’amour d’une maman n’était pas un gâteau qu’elle partageait entre ses enfants, mais qu’une maman fabriquait un gâteau d’amour pour chaque enfant qu’elle avait et même un pour le papa…

–  Quand mon plus grand (il devait avoir 4 ans) a débarqué aux toilettes alors que j’avais mes règles et qu’il m’a dit : « Tu saignes, tu as mal ? », je lui ai expliqué que les mamans avait une poche dans leur ventre pour fabriquer un bébé et que s’il n’y avait pas de bébé, la poche faisait le ménage, que c’était du sang, mais que je n’étais pas blessée…

– Quand mon grand disait à ses sœurs : « Les filles, ça n’a pas de zizi », je lui disais que si, les filles ont bien un zizi, mais qu’il est caché à l’intérieur (nous ne sommes pas des êtres asexués), je nommais cela la foufounette, ce qui m’a valu un grand moment d’anthologie auprès d’une caissière à qui ma fille a déclaré : « Ben toi, tu as une foufounette, ben oui, t’es une fille, alors t’as une foufounette, comme ma sœur, maman et moi ! ». Je ne vous raconte pas l’œil noir de la caissière…

–  Quand ma petite Nini, qui n’était pas des plus satisfaite de débarquer à Mayotte, fan de tortues et de dinosaures, revenue de sa première rencontre avec les majestueuses tortues marines m’a dit : « Bon maintenant, on a vu les tortues, c’est dans combien de dodos qu’on s’en va ? », 700 ma chérie ! « Ca fait beaucoup ? », oui ma chérie, beaucoup…

-Quand mon petit dernier (4 ou 5 ans, à cet instant), à la table du petit déjeuner, me déclare : « Tu sais maman, je sais comment on fait pour péter plus haut que son cul (expression entendue de la bouche de ses frère et sœurs) ! ». Ah oui, on fait comment ? Réponse : « Ben faut péter à plat ventre ! »…CQFD !

C’est étrange les souvenirs, tout aussi étrange les méandres de la mémoire qui les fait ressurgir sans qu’on les ait appelés…Un peu comme la scène où Harry Potter essaie sa baguette chez Ollivander et que les tiroirs s’ouvrent d’un coup et de manière aléatoire…

Alors, que dire ? Même parfaitement invisible sur les photos, ces souvenirs vivent en moi, comme l’amour que je leur porte…

VVB

Le BHD n° 77 : Nids d’anges

Je ne saurais terminer cette petite série de billets d’humeur « professionnels » sans parler d’un sujet qui me tient à cœur.

Loin de la polémique sur les violences obstétricales et les projets de naissance, je confectionne des nids d’anges pour les bébés morts…C’est l’expression littérale de ma mamie quand elle évoque le sujet avec moi ou ses voisines…Pragmatique et terre à terre…

Non, je ne suis pas macabre encore moins lugubre et certainement pas une sorte de Morticia Addams. C’est juste que là, nous sommes dans la vraie vie, loin de ce qui se passe dans « Baby boom », la version « Harlequin » de ce qui se passe dans les maternités…

Il existe, tristement, malheureusement et douloureusement des couples qui vivent une interruption thérapeutique de grossesse, ou une mort fœtale in utéro. C’est un fait avéré et je n’ai pas le pouvoir de changer les choses. Ce que je peux faire, c’est coudre des nids d’anges. C’est une façon pour moi de rendre ces petits anges les plus beaux pour la seule et unique rencontre entre eux et leurs parents…

Les travaux d’aiguilles, je suis tombée dedans dès ma naissance avec ma petite mamie qui coud pour toute la famille. Dès que j’ai pu, je lui piquais ses chutes de tissus pour fabriquer des vêtements à mes poupées. Mon grand-père me surnommait affectueusement « ma Cousette ». C’est ma grand-mère qui m’a offert ma machine à coudre lorsque j’étais enceinte de mon premier. Bien que ne lui arrivant pas à la cheville en matière de couture, je n’ai cessé de faire des ourlets, des rideaux, de la déco, des cadeaux ou autres déguisements pour mes enfants.

Avant, dans notre équipe, certaines collègues généreuses tricotaient des nids d’anges pendant les heures calmes des nuits de garde. Cela leur ayant été reproché, elles ont arrêté. J’avais bien essayé de reprendre le flambeau, chez moi, cette fois, mais j’avais un rendement d’escargot qui me désespérait, même au crochet…Affligeant.

C’est tout naturellement en voyant ma grand-mère assise devant sa machine que l’inspiration m’est venue. J’allais les coudre ! Et me voilà entrain de fabriquer de petits sacs de couchage avec capuche, doublé, s’ouvrant d’un côté avec du velcro et de différentes tailles (car ces événements peuvent se passer à différents stade de la grossesse)…Alors, oui, moi, je fais des nids d’anges pour ces petits bouts de chou.

Une des gynécologues de mon équipe m’a fait parvenir ce poème de Jacques Salomé, il sera ma conclusion…

Il est venu au monde et je l’ai perdu avant même de le rencontrer, s’est lamentée cette femme. Je n’ai pas su lui répondre, à cette époque, ce que je sais depuis et que je sais aujourd’hui. Que certains bébés, certains enfants se « donnent la liberté » d’apparaître, de seulement apparaître dans la vie, pour insuffler l’envie à l’un de leur parent de naître enfin ou d’accéder à plus de vie dans leur existence. Certains enfants sont de passage pour montrer à l’un ou à l’autre de leurs géniteurs un chemin, pour témoigner d’un choix de vie à faire. Certains enfants, par leur mort subite, invitent…leurs parents à oser un changement qu’ils n’avaient pu envisager jusqu’alors. Certains enfants ont ce pouvoir de dire par leur présence furtive et leur disparition brutale : « Ose ta vie, toi seul la vivra ». Nous pouvons ainsi écouter et entendre le message secret envoyé par ces enfants dont la présence éphémère nous laisse à jamais si nous restons sourds à leur message d’espoir.

VVB

Le BHD n°76 : Les projets de naissance (entre raison et déraison)

 

Depuis quelques années, nous avons vu fleurir la mode des projets de naissance.

Mais qu’est-ce donc que cela ?

Les futurs parents sont invités à une réflexion sur la façon dont ils ont envie de vivre la naissance de leur enfant, son mode d’alimentation et leur séjour à la maternité. Ils doivent ensuite la rédiger et cela figure dans leur dossier médical.

Au départ, c’est une bonne initiative, car sur le fond, réfléchir à la façon dont on projette d’accueillir son bébé, c’est une démarche tant philosophique qu’intellectuelle.

Pour mémoire, je me permets de rappeler qu’en France, seulement 30% des femmes enceintes suivent une préparation à la naissance. Il y aura donc probablement 70% des femmes qui n’effectueront pas ce projet. Parmi les 30%, une forte proportion des projets seront simples, justes, pertinents et parfaitement réalisables.

Mais dans une faible proportion, c’est en désaccord total avec les valeurs de la médecine telle que nous devons la pratiquer…Contraire à l’éthique telle qu’on nous l’enseigne. Je n’ai absolument rien contre le fond, mais parfois, la forme me semble tout simplement incroyablement inadéquate…Voir même tirant sur la lubie égocentrique niant l’existence du petit locataire présent dans le ventre !

Je rappelle que l’issu de l’accouchement ne dépend pas du bon vouloir des soignants mais d’une somme de facteurs indépendants de leur volontés (de la leur et de celle des parents).Je rappelle qu’un couple écrit tout cela en dehors du contexte de la douleur des contractions, du contexte de l’urgence, du contexte de la peur. Tout peut devenir très différent le jour « J ».

Je suis convaincue qu’on devrait expliquer avant tout, ce que le « projet de naissance » n’est pas. Il n’est pas un scénario, ni un contrat garanti, ni une liste au père Noël, ni un pacte avec les dieux de l’obstétrique, et de cela il faut être absolument persuadé !

Personnellement, l’expérience me fait dire que les femmes qui se mettent la barre trop haute et qui sont incapables de faire confiance à l’équipe en acceptant de modifier leur projet, sont celles qui garderont les plus mauvais souvenirs de leur accouchement ou leur séjour. Coluche disait que « les gens qui n’ont pas d’enfants ont des principes et les autres ont juste des enfants ». C’est ô combien vrai ! Devenir parent, c’est accepter de s’adapter, et cela commence le jour de l’accouchement.

Est-ce qu’on demande aux équipes quels sont leur « projet » pour toute dame qui arrive ? Allez, je vous le donne : une dame propre, polie, avec une grossesse de déroulement normal, qui accouche à terme de manière spontanée avec un travail rapide, qui accouche normalement, qui ne saigne pas, avec un périnée intact et avec un bébé en bonne santé et qui tète comme un chef ! Vous trouvez cela risible ou politiquement incorrect…Je suis d’accord.

Pour tout un tas de situations, les gens pensent qu’ils n’ont que des droits, OK, mais ils ont aussi des devoirs, l’aurait-on oublié ? Lorsqu’on choisi une structure médicale, on accepte in fine les contraintes et les règles en vigueur dans celle-ci, dans le respect des recommandations médicales de l’époque. Quand on va chez le coiffeur, on n’exige pas de celui-ci qu’il nous lave les cheveux avec du sable et qu’il nous les coupe au chalumeau…

J’en suis arrivée à un stade où je ne veux plus les lire, ces projets…En effet, je crois qu’il est important de communiquer, d’échanger, d’expliquer, de conseiller, de respecter. Et très franchement je m’interroge sur le bien fondé de mettre ses « projets de naissance » dans les dossiers. Les parents devraient les garder pour eux, comme un texte dans un journal intime. Cela leur ouvrirait davantage de perspective, comme le droit de changer d’avis, sans éprouver aucune culpabilité. Ce que je me dis aussi, c’est que 70% des femmes n’en écrivent pas…Et que je me félicite d’écouter tout de même leurs désidératas…et d’essayer, au mieux d’y répondre avec compétence et bienveillance, tout en étant consciente et modeste que quoiqu’on fasse, on ne peut pas plaire à tout le monde.

 

VVB

Le BHD n°75 : Violences obstétricales

Depuis la polémique lancée autour des violences obstétricales par cette chère Marlène Schiappa, mon cœur de sage-femme est en souffrance grave. Je me sens meurtrie, agressée dans mon métier, dans mes compétences, dans l’essence même ce de que ma profession représente comme valeurs depuis que le monde est monde…Cette profession, pour mémoire, qui a été brûlée sous l’inquisition par qu’elle mettait tout en œuvre pour les femmes…Comment imaginer, une seule seconde, que je puisse infliger des violences volontaires à mes patientes, reléguant du même coups les docteurs Sims et Mengele au rang de gentils ?…

Depuis ce pavé dans la marre, au passage avec des chiffres complètement faux, un torrent de boue a déferlé sur les professions de gynécologues et sages-femmes. Opprobre et discrédit inacceptables !

Comme le disait Nicolas Boileau, « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Je me suis donc interrogée…Et quand on y réfléchie, on constate que la plupart des actes médicaux qui visent à prévenir, soigner, traiter, guérir, ont quelque chose de violent. Une pose de perfusion, c’est violent. Une suture de plaie, c’est violent. Une réduction de fracture ou de luxation, c’est violent. Etre hospitalisé et soigné dans un pays dont on ne parle pas la langue, c’est violent. Un forceps, c’est violent. Faire du massage cardiaque, c’est violent. Annoncer qu’il est trop tard pour la péridurale, c’est violent. Annoncer un cancer, c’est violent. Annoncer à un couple que le bébé qu’ils attendent est atteint de graves malformations et qu’il va falloir procéder à une interruption thérapeutique de grossesse, c’est violent. Faire prendre les comprimés qui vont mettre fin à cette grossesse, c’est violent. Faire des soins à un grand prématuré, c’est violent. Alors, on fait comment ? Expliquez-moi comment on joue la partie ? A quand les violences dentaires, les violences orthopédiques ? Et même, avec les 11 vaccins pour les bébés qui vont devenir obligatoires en janvier 2018, va-t-on parler de violences pédiatriques ?

Il me paraît essentiel de définir la notion même de violence ressentie par ces femmes et de replacer cette violence dans le contexte global de leur vie en générale. Chaque soignant pourrait vous dire que ce n’est pas les personnes qui vivent les pires drames qui gardent les plus mauvais « souvenirs » ou « vécus ».

Malheureusement, il arrive que les femmes n’aient ni la grossesse dont elles rêvaient, ni son issue, ni l’allaitement. La médecine et les soignants ne le décident pas non plus. Parler de violences obstétricales, c’est nier tous les facteurs qui font qu’un accouchement est « bien » ou « mal » vécu. Il y a, certes, des facteurs médicaux, mais il y a, aussi des facteurs psychologiques, familiaux, relationnels et environnementaux. Je rappelle pour mémoire que l’accouchement est quelque chose de violent à la fois par la douleur qu’il engendre mais également par l’explosion d’émotions qu’il provoque.

Je finis par me demander si le fond du problème de cette violence ressentie n’est pas la communication. Il y a ce qu’on pense, puis ce qu’on formule, ce que la patiente entend, ce qu’elle comprend et ce qu’elle retiendra au final dans le contexte émotionnel du moment… Et qui aurait pu être différent dans un autre contexte émotionnel.

Une autre conclusion me vient : c’est l’implication du gouvernement dans sa politique de soins : fermeture des petites maternités, gel des salaires, tarification des soins, des soignants malmenés, stigmatisés, essorés, rincés, lobotomisés par les charges administratives, croulant sous les heures supplémentaires, devant laisser ce qu’ils sont aux vestiaires tout en restant humains.

Tout ce que je sais, c’est que je ne connais aucun médecin, ni aucune sage-femme qui réalise une épisiotomie par plaisir sadique. Je ne connais que des soignants qui prennent à cœur leur métier et qui prennent soins de la santé des femmes et de leurs bébés.

VVB

Le BHD n°74 : 50 nuances de gris

 

Version 2 pour public averti.

 

Certaines facettes du travail de nuit sont aussi très compliquées à comprendre pour des collègues ou des cadres de santé…Et je ne parle pas du gouvernement…

Nouveau florilège de petites et grandes constatations, énervantes, ou pas :

– Tu sais que tu es de nuit quand une patiente a généreusement offert des douceurs pour toute l’équipe et qu’à ton arrivée, au mieux, il  en reste une ou deux qui se battent en duel dans la boîte, au pire, il te reste la boîte vide avec la carte, sympa les copines !

– Tu sais que tu es de nuit quand ton meilleur allié, c’est le café et ton pire ennemi, le sommeil qui t’arrive dessus quand tu ne le souhaites pas et qui ne vient pas quand tu le recherches désespérément…

– Tu sais que tu es de nuit quand tu connais bien ce phénomène de l’angoisse vespérale : les bébés qui pleurent quand vient la nuit, les patients qui se sentent seuls parce que les visites et la famille sont parties, parfois, la crainte de ne pas voir une nouvelle aube se lever…

– Tu sais que tu es de nuit quand on te rabâche que, non, la nuit du vendredi n’est pas sur le week-end…Alors, je t’explique, quand tu fais la nuit du vendredi, tu travailles de minuit à 7 ou 8 heures sur le samedi, et ensuite, tu vas faire un dodo récupérateur. Et, sauf erreur de ma part, le week-end, c’est bien samedi et dimanche, tu me suis…Ca fonctionne aussi pour les jours fériés, quand tu travailles de nuit, c’est celle qui fait la veille du jour férié qui travaille davantage sur le dit jour que celle qui est noté de nuit toujours sur ce même fichu jour…Exemple : si tu fais la nuit du 30 avril au 1è mai, tu fais 8h de jour férié…Alors que si tu fais la nuit du 1è mai au 2 mai, tu ne fais que 4h de férié ! Gnaf ! Capichi ? C’est juste des mathématiques.

-Tu sais que tu es de nuit quand tu subi la terrible loi des 10%. Je m’explique, tu as à peu près 10% de risques supérieurs à la population générale d’avoir un cancer, d’être en obésité, d’avoir des troubles du sommeil, d’être victime d’addictions (tabac, médicaments, alcool, drogues), de divorcer. Comme disait Richard Bohringer, « c’est beau une ville la nuit »…

– Tu sais que tu es de nuit quand la pénibilité du travail de nuit n’est reconnue que de 24h à 5h, alors que le code du travail définit le travail de nuit de 21h à 6h…Et que le compte pénibilité mis en place par le gouvernement a fait ardoise magique, on efface tout ce que tu t’es tapé d’années de nuits avant 2015…LOL !

-Tu sais que tu es de nuit (depuis trop longtemps) quand errer dans les couloirs vides d’un hôpital ne te fait pas trembler de peur.

Et malgré tout, tu continues…

VVB

Le BHD n°73 : La nuit tous les chats sont gris

Version 1, tout public:

Moi, dans ma p’tite auto, qui retourne au boulot en faisant le gros dos (retour de vacances : gardes de nuits du week-end), tout en écoutant la radio…Quand, là, à mes oreilles sidérées, encore un animateur qui sort le classique « Bon week-end à tous, version « Saturday night fever » et ensuite reposez vous bien, faîtes de beaux rêves ! Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur, quel âge as-tu pour croire que quand tu fais dodo, tout le monde fait la même chose et que quand tu ne travailles pas, les autres en font tout autant ?

Je travaille de nuit, exclusivement de nuit, depuis de nombreuses années et ça me saoule que la plupart des gens n’y comprennent rien ! Mais là, c’est la goutte d’eau, une explication s’impose !

En France, la dernière enquête, en date de 2014, faisait état de 3,5 millions de personnes travaillant de nuit (à savoir entre minuit et 5h, définition légale). Les professions concernées majoritairement sont les soignants, les policiers, les militaires, les pompiers, les bouchers, les charcutiers, les boulangers, des techniciens et agents de maîtrise, dont plus d’un million de femmes. Alors, non, Monsieur de la radio, la nuit n’est pas réservée à ceux qui font la fête !

Je te propose donc un petit florilège des choses exaspérantes quand on bosse de nuit :

« Tu es toujours en vacances » ! Alors, NON, je ne suis pas toujours en vacances, simplement, je travaille 12 heures d’affilée, un week-end sur trois et les jours fériés, je peux aussi être rappelée sur mes repos pour un remplacement de dernière minute. Je ne travaille pas comme le quidam moyen du lundi au vendredi de 8 h à 18h, mais je fais aussi mes heures de travail, simplement, elles sont organisées différemment : des gardes, des repos et aussi des congés annuels.

« Oui, mais la nuit à l’hôpital, vous dormez » ! Alors, NON, nous ne dormons pas car il y a des patients qui nécessitent des soins, des gens qui entrent, des bébés qui naissent, des personnes qui meurent, des urgences, des consultations. Cela s’appelle : le service continu ! Par contre, la nuit, c’est personnel réduit à son minimum syndical.

« Tu gagnes hyper bien ta vie, parce que la nuit c’est payé double » ! Alors, toujours NON, car il se trouve que depuis presque 3 décennies, les gouvernements successifs et les syndicats n’ont pas jugé utile de revaloriser les primes de nuit et de week-end dans les hôpitaux…Notre prime de nuit s’élève ainsi à 1,07 euro de l’heure de 21h à 7h soit environ 10 euro, brut, bien entendu, pour une nuit. Les gens qui choisissent de travailler de nuit ne sont donc pas vénaux…Idem pour le dimanche, environ 76 euro…Oulala, mais que va-t-on faire de tout ce fric ?

« Et à midi, tu n’es pas encore debout » ? Alors, quand je suis entre 2 nuits, NON ! Si je finis ma garde à 8h et que grosso modo, je peux me mettre au lit vers 9h, j’ai besoin de davantage de 3 h de sommeil pour réattaquer une nouvelle nuit de 12h. Franchement, est-ce qu’une personne lambda travaillant du lundi au vendredi de 8h à 18h se couchant chaque soir vers 23h se réveille chaque matin à 2h ? Je ne le pense pas…Alors, moi, c’est pareil !

Je me souviens, avec tendresse d’une me mes petites voisines (Eléonore) qui devait avoir 7 ans, environ. Elle trouvait absolument magique que pendant son sommeil, moi, je serais éveillée entrain de mettre des bébés au monde…Si c’est à la portée d’une enfant, ce devrait être compréhensible pour des adultes…Enfin, il me semble.

Voilà, Monsieur de la radio, j’espère avoir éclairé ta lanterne et tes neurones. N’oublie pas d’aller au dodo après Nounours, Nicolas et Pimprenelle, juste après le passage du marchand de sable !

Je te souhaite une bonne nuit, pleines de beaux rêves, moi, je vais bosser !

VVB

Le BDH n°72 : La voie royale

Je ne saurais terminer cette série sur les rites de passage sans remercier des personnes formidables que j’ai rencontrées durant ma vie de maman. Des personnes qui ont fortement contribué à alléger ma charge mentale, à me déblayer le terrain, à faire en sorte que la vie me soit plus facile, à me rendre la voie royale !

En tout premier lieu : notre super nounou, Patou ! Elle fut véritablement la maman numéro deux de mes enfants. Il faut dire qu’elle venait chez nous car je n’ai jamais voulu que les enfants puissent pâtir de nos vies professionnelles particulières, entre les déplacements de l’un et les horaires atypiques de l’autre. Pouvoir partir au boulot le cœur léger, en sachant que mes enfant étaient heureux et en sécurité, ça n’avait pas de prix. Au fil du temps Patou est devenue une amie, une confidente, elle est un membre à part entière de ma famille.

Ensuite, la palme revient à une extraordinaire aide-soignante de Pau qui s’appelle Brigitte et dont le nom de famille se termine par un « S » car il y en a plusieurs (avait-elle coutume de dire). Cette femme s’est montrée d’une très grande attention à mon égard quand j’ai accouché de mon quatrième enfant, allant jusqu’à me préparer mon petit déjeuner préféré chaque matin et à me le servir bien après l’heure normalement prévue pour que je puisse me reposer (elle savait qu’à mon retour à domicile, je serais seule avec mes 4 loustics). Son mari partait également en déplacement professionnel plus ou moins long, et lorsqu’il se laissait un peu trop vivre à ses retours à la maison, où il l’avait laissée tout gérer entre leurs 3 enfants et son boulot, elle pratiquait ce qu’elle appelait la grève générale. Tout un concept que je vous recommande fortement pour rappeler à votre moitié qu’il n’est pas là juste pour aider. Donc, voici la fameuse méthode de la grève générale : prévis de 24h et ensuite, vous ne faîtes plus rien : ni les courses, ni les repas, ni le ménage, ni la lessive et bien entendu, crève du sexe ! Sa moitié ne tenait pas plus de 72 h et ensuite, comme par magie, il se souvenait de son rôle ! C’est grâce à cette méthode infaillible que j’ai pu obtenir (après 10 longues années de mariage) que le linge sale aille directement au panier prévu à cet effet, au lieu de rester, lamentablement, là où il avait chu ! Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas l’avoir utilisée plus souvent…

Un grand merci également à toutes les collègues qui ont bien voulu changer des gardes à la dernière minute tout comme cette directrice de halte garderie très compréhensive. Grâce à elles, j’ai pu frôler le 100% d’adaptabilité face aux exigences quasi dévorantes de la Grande muette.

Finalement, ce n’est pas forcément nos proches intimes qui nous simplifient le plus la vie…Merci à vous toutes !

VVB

Le BHD N° 71 : Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (4)

Un ami psychothérapeute m’a dit un jour, il y a des années : « Dans la vie, soit on EST, soit on FAIT ». Ce n’est que maintenant que je prends la pleine mesure de cette phrase et de son sens profond.

J’ai passé une bonne partie de ma vie de mère à « faire ».

Aujourd’hui, ce sont ces faits qui sont sur le banc des accusés.

J’ai fait avec amour, avec tendresse, avec bienveillance. J’ai fait par amour, par dévouement, par conviction. J’ai fait pour lui, pour eux. J’ai fait avec plaisir, avec regret, pieds et poings liés, délibérément. J’ai fait en long et en large, j’ai fait comme j’ai pu, j’ai fait en temps et en heure. J’ai fait ce que font toutes les femmes, toutes les mères. J’ai fait ce que ni homme ni enfant n’aiment faire. J’ai fait grise mine, j’ai fait des pieds et des mains. J’ai fait dans la dentelle, dans la semoule. J’ai fait feu de tout bois. J’ai fait malade, épuisée, enceinte, allaitante. J’ai fait et refait, j’ai fait comme j’ai pu, j’ai fait de travers, j’ai mal fait. J’ai fait en colère, résignée, stoïque, en râlant. J’ai FAIBLIS, j’ai FAILLI, j’ai ECHOUE.

J’ai désespérément tenté d’envoyer des signaux qui n’étaient ni les bons, ni audibles, ni compréhensibles. Je n’ai fait que crier mon désespoir et l’histoire ne retient que mes « coups de gueule » et « pétages de plombs ».

Moi, la mère, j’ai « fait » sans y « être » vraiment et certainement que les enfants retiennent que leur père y « était », mais ils ne voient pas que c’était sans « faire ». (Une aspirine, peut-être ?).

Bref, après la mort symbolique devrait arriver la phase de résurrection que j’attends patiemment. Je ne sais quand elle interviendra, peut-être quand ils seront plongés eux-mêmes dans le rôle de parent ? Qui vivra, verra.

« De bons parents ne préparent pas le chemin pour leurs enfants. Ils préparent leurs enfants pour le chemin ». (Anonyme)

Au final, que retenir du plaidoyer de la mère vivant le rite de passage de sa progéniture à l’âge adulte ?

Je préfère choisir l’hypothèse suivante : plus le lien est fort, plus il a besoin d’être malmené, broyé, dénigré pour être rompu et leur permettre de se jeter à corps perdu dans le grand bain de la vie. Ils sont comme des navires quittant leur port d’attache pour leur première traversée en solitaire. Ils vont prendre la haute mer, faire leurs propres choix, prendre des décisions qui ne les mèneront pas forcément où ils avaient prévu d’aller, laissant derrière eux le monde sécurisant de l’enfance. Pour y parvenir, ils ont besoin de savoir que du côté de la mère, le lien ne sera jamais rompu, qu’elle sera toujours là, tel un phare, leur indiquant les écueils, que ce soit par temps clair ou en pleine tempête.

Parfois, pour mieux partir, c’est mieux de penser que rien ne vous retient, enfin peut-être…Et moi, c’est ce que je retiendrais, n’en déplaise à mes détracteurs…

 

« Toutes les vérités sont faciles à comprendre une fois qu’elles sont découvertes, à nous de les découvrir ». Galilée.

VVB

Le BHD n°70 : Mon père ce héros (3)

Tandis que j’assiste au rite de passage à l’âge adulte de ma couvée, tous unis pour l’occasion, j’assiste également et parallèlement à une hypervalorisation du rôle du père qui me chiffonne. On croirait la lecture d’une thèse dont le titre pourrait être « Maman versus Papa, étude randomisée en double aveugle » (j’adore ces titres pompeux de médecine). Je me retrouve, bien malgré moi dans le tourbillon d’une expérience comparative dont je suis « sujet ». Et en cette qualité, j’aimerais apporter des éclaircissements. Je sais, on pourra dire que je ne peux pas me prononcer car il y a conflit d’intérêt, mais je le ferais tout de même. En tout premier lieu, je dirais qu’il est inutile de hisser leur père au sommet de l’Everest pour m’entraîner au fond de la fosse des Mariannes car je peux, au minimum rester au niveau de la mer (de la mère). Ou si vous préférez : il n’est pas nécessaire de déshabiller Paul pour Habiller Jacques.

Le système de notation mis en place ne tient pas compte de tous les paramètres.

1 : J’ai donné de mon temps. C’est une unité mesurable. J’ai fait face à de multiples déplacements professionnels de leur père s’étalant de quelques jours à des plus de six mois. Durant ces périodes fastidieuses, je traînais et poussais mon chariot de charge mentale seule. A certaines périodes, j’éprouvais tellement de difficultés spatio-temporelles que j’avais pensé militer pour la journée de 36 ou 48h.

2 : Il semble que le dicton qui dit que « les absents ont toujours tort » ne s’applique pas le cas présent puisque ce serait plutôt « moins tu es présent, moins tu commets d’erreurs ». De même, si les enfants n’ont pas souffert de ces absences répétées, c’est que j’ai bien fait mon boulot puisque j’ai lu quelque part qu’  « un bon parent est celui qui laisse l’autre exister ». Je ne peux donc que me féliciter pour ce point.

3 : Je ne sais pas si le divorce intervient dans mon phénomène de mort symbolique, néanmoins l’attitude de leur père qui consiste à nier mon existence et à renier notre histoire est peut-être à prendre en compte. Je ne suis pas là pour juger, j’ai dépassé ce stade il y a bien longtemps. Je pense que par commodité ou par culpabilité c’est la seule solution qu’il a trouvé à mettre en œuvre pour faire son deuil. Chacun sa manière de se protéger. Il enterre pour oublier, j’écris pour ne pas disparaître. Seulement, je m’interroge sur cette invisibilité mise en place : entraîne-t-elle une majoration du phénomène de mort symbolique de la mère ? Je n’ai pas la réponse à cette question et, d’ailleurs, ce n’est pas à moi d’y répondre.

4 : il m’apparaît que les mères se coltinent souvent les tâches ingrates tandis que les pères se réservent les côtés ludiques et valorisant. Pendant que papa parcourait le monde, Dobby l’elfe de maison se tapait le ménage, les courses, son boulot (enfin, je vous la fait courte, vous voyez le tableau). A lui l’exotisme des voyages, les parties de chasse au trésor, les parties de jeux, la confection de crêpes et autres merveilles, à moi les contraintes, beaucoup moins glamour, mais nécessaires.

5 : Notre fichue éducation patriarcale nous laisse à croire que les pères sont là pour aider. C’est faux ! Ils sont là pour endosser à 100% leur rôle de père et de compagnon, et à temps plein, s’il vous plait. ! Je repense souvent à la petite phrase fétiche et assassine : « Moi, j’ai un métier ! », ce qui pourrait assez bien résumer la considération à l’égard, d’une part de ma profession et d’autre part à l’égard de mon rôle de mère…

Je ne suis pas la mère que mes enfants avaient espérée, semble-t-il, mais j’ai fait de mon mieux à chaque instant. La suite au prochain épisode…

VVB