Le BHD n°104 : Le cri de la mouette

Durant plus de 25 ans, je fus une sage-femme de salle (comprenez salle de naissance ou salle d’accouchement), c’était ma vie, mon univers. J’y vivais du stress, du bon comme du mauvais, mais je m’y épanouissais, je faisais ce pourquoi j’étais faite comme une accro à l’adrénaline, agir dans l’urgence, stimuler mes neurones et ma réactivité, mon poste de prédilection ! Et surtout, j’y vivais ce moment unique en tous, celui qui me faisait vibrer plus que tout…Une petite tête montant sur un périnée et quelques efforts plus tard…La venue au monde d’un petit être tout neuf ! Sublime but ultime de ma vie professionnelle.

De l’énergie, j’en ai donnée sans compter. C’était tous les jours ou presque la finale des jeux olympiques. Ma grande spécialité : la rotation manuelle de la tête fœtale pour éviter un forceps à mes patientes (évidemment quand la nécessité l’obligeait, je ne voudrais pas être accusée de violences obstétricales).

Un jour, une première blessure est survenue, mais pas d’arrêt, sinon, les copines doivent vous remplacer sur leurs repos et ce n’est pas acceptable, c’est même carrément inconcevable.

D’autres accouchements difficiles se sont présentés: procidence, dystocie des épaules, des manœuvres particulières qui demandent force, dextérité et énergie.

Et enfin, le 20 octobre 2016, le geste de trop, épaule droite en vrac (mon bras principal) avec même des paresthésies de la main jusqu’au visage…

Je me sens comme une mouette à qui on aurait sectionné les rémiges. Je peux toujours voir l’océan, sentir les embruns, le vent, être sur le sable…Mais je ne peux plus survoler la mer, suivre le rythme des marées. J’ai perdu l’essence même de mon être profond…Professionnel, j’entends.

J’ai mis des mois à accepter l’inacceptable…

J’ai vécu avec une douleur intense tant physique que psychologique. Les examens médicaux se sont enchaînés et enfin, le rhumatologue qui ne comprenait pas pourquoi j’avais attendu si longtemps pour venir le voir : mon presque sauveur ! Plusieurs infiltrations, la petite bataille juridico-administrative pour me faire reconnaître en maladie professionnelle, parce que, tout de même, je n’ai pas fait ça en faisant des crêpes ! Tant que, selon la formule consacrée, la mère et l’enfant vont bien, personne ne se demande si la sage-femme va bien…Je ne regrette pas ce que j’ai fait, ce serait à refaire, je ferais mon devoir en conscience…

Vendredi dernier, nouvelle consultation chez mon chirurgien orthopédiste préféré. Préféré parce qu’il m’a fait entendre que ma vie professionnelle n’est qu’une partie de ma vie et que la « salle » n’est qu’une partie de mon boulot. Le verdict est tombé comme un couperet : ma tendinite chronique de la coiffe des rotateurs évolue défavorablement, l’intervention est la seule option !

J’ai failli fondre en larmes…Je ne l’ai pas fait. J’ai un délai, jusqu’en janvier, dernier carat, sinon mes autres tendons vont souffrir et je suis trop jeune pour baisser les bras ! Positivons, la bonne nouvelle dans tout ça c’est que je sois trop jeune !

VVB

Sexualités: Le Magazine