Le BHD n°92 : Encaisser ou décaisser ? Telle est la question.

Peu de gens savent que la variable d’ajustement des budgets des hôpitaux, c’est la masse salariale, autrement dit les soignants ! Certains établissements, pris à la gorge par les économies qu’ils doivent réaliser pour se maintenir à flot, ont mis au point une technique absolument odieuse pour réaliser des économies sur le dos du personnel, et finalement, aussi, sans se l’admettre au détriment du bien-être des patients. La santé a un coût, mais elle n’a pas de prix.

Dans la ville où j’exerce, cela s’appelle le « décaissage »…Ce mot est terrible, abject, violent et va bien au-delà de la maltraitance. Rien que le terme mérite qu’on s’arrête dessus !

Je commencerai par des définitions venues tout droit des dictionnaires.

Décaissage : action de décaisser, emballer des poires avec des rognures ou du liège (ne cherchez pas, les poires, c’est nous)

Décaisser : action, fait de séparer, action de mettre à l’extérieur de, action d’enlever, de retirer quelque chose d’un emballage, action de retirer une chose d’une autre, donner de l’argent en contrepartie d’une créance (ça fait un peu esclavagiste, je dis ça, je dis rien), opération de caisse.

Nous pourrions dire aussi, que nous sommes de vulgaires caisses, qu’il est nécessaire de déplacer au gré des besoins ou des dérangements occasionnés…Une caisse, dans le langage populaire, c’est aussi un pet ! Nous sommes de vulgaires petits pets, et nous glissons comme sur une toile cirée…

On nous entrepose, on nous expose, on nous impose, personne ne prend cause, les soignants se décomposent et encaissent !

Encaisser : recevoir un coup, subir quelque chose de désagréable, supporter.

Une de mes amies et collègue a coutume de dire que « lorsqu’il n’y a pas assez de patients, on décaisse et quand il y en a trop, on encaisse ». Combien de fois faudra-t-il préciser que la charge de travail n’est pas proportionnelle au nombre de patients ? Comment faut-il exprimer notre mal-être pour qu’il soit entendu ? Comment faut-il dire à nos managers que nous, soignants et soignés, ne sommes pas que des croix dans des tableaux « Excel » ? Comment d’un côté satisfaire une patientèle plus souvent proche de la clientèle, qui exprime des désirs de plus en plus farfelus, qui confond les contraintes d’un service de soins avec les prestations d’un hôtel cinq étoiles ? Que dire de l’encadrement qui tient à distance la souffrance morale des équipes soignantes avec des arguments froids et inhumains, à coup de « c’est comme ça et pas autrement » ou de « si vous n’êtes pas contents, j’ai une pile de CV sur mon bureau » ?

Vous me direz, et les syndicats dans tout ça ?…Et bien, justement, silence radio assourdissant et terrible !

Très sincèrement, je n’entrevois pas d’issue favorable. Je me demande simplement jusqu’à quel point nous allons encore pouvoir tenir ce rythme, rester des soignants empathiques, compétents et professionnels tout en étant écrasés, pulvérisés et broyés par un système de soins devenu autant obsolète que dangereux. Combien faudra-t-il de dépressions, de burn-out, de suicides chez les soignants pour que les pouvoirs publics prennent les mesures qui s’imposent ?

J’aime toujours ma profession, mais j’en suis arrivée à exécrer les conditions dans lesquelles je l’exerce. La seule chose que je puisse faire à ce jour, c’est de conseiller à toute personne qui aurait potentiellement la vocation à devenir soignant, d’avoir la sagesse de choisir une autre voie….

 

« Ce sont les enfants sages, Madame, qui font les révolutionnaires les plus terribles. Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table, ils ne mangent qu’un bonbon à la fois, mais plus tard, ils le font payer à la société. Méfiez-vous des enfants sages ». Jean-Paul Sartre

 VVB

Sexualités: Le Magazine

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