La pornographie dans l’histoire

Le mot “pornographie” vient du grec (pornographia, “porné” désigne la courtisane, la prostituée, et grafein est un verbe qui signifie “écrire”). Au XVIIIe siècle et XIXe siècle, le mot “pornographie” s’applique à des travaux, souvent très sérieux, visant à réglementer l’activité des prostituées, et celle des lieux de leur exercice. En 1769, l’éditeur français Delalain publie un ouvrage de près de 400 pages attribué à un anglais, Lewis Moore, c’est en réalité Nicolas Restif de la Bretonne qui en est l’auteur. Ce livre, intitulé le Pornographe rassemble “les idées d’un honnête homme sur le projet de règlement des prostituées” et propose une réforme complète de la prostitution. On y trouve une curieuse nomenclature de ces professionnelles et les statuts que la Reine Jeanne de Naples aurait donné en 1347 à un lieu de débauche situé en Avignon. Restif de La Bretonne est considéré comme un auteur de textes pornographiques, car ses écrits se veulent en rupture avec l’hypocrisie ambiante du 18ème siècle, et utilisent pour cela un vocabulaire réaliste.
Par son étymologie, le mot pornographie désigne aussi la représentation explicite de l’acte sexuel: images, vidéos, mais on ne peut exclure d’autres formes comme les écrits et les chansons. La pornographie a pour but de provoquer et stimuler l’excitation sexuelle en exposant les actes sexuels au yeux et aux oreilles d’un public le plus souvent masculin. Le mot “prostitution”, d’origine latine, évoque le fait d’exposer, de mettre en avant aux yeux du public. Dans l’antiquité, la prostituée est celle que tout le monde peut voir, tandis que les autres femmes demeurent hors de la vue du public, soit confinées dans leurs maisons, ou strictement voilées lorsqu’elles en sortent.
Il semble que les représentations explicites du sexe comme de l’acte sexuel fassent partie intégrante de la culture humaine. Certains vont même jusqu’à affirmer que l’on observe dans le monde animal, et notamment chez les primates, certaines conduites sexuelles présentes elles aussi dans la pornographie. Et de citer le cas où un singe mâle dominant, copule avec une femelle sous le regard des autres mâles qui se masturbent énergiquement.
Prétendre que la pornographie est une invention récente comme certains le pensent, c’est oublier que, de tout temps ont existé des représentations explicites de l’activité sexuelle, dont le but n’est pas de révéler les secrets des mathématiques appliquées, mais bien de stimuler sexuellement.

Antiquité

Dans l’antiquité, on découvre des représentations explicites du sexe très nombreuses et très variées, celle-ci a été trouvée à Pompei dans une maison particulière, elle représente un couple faisant l’amour. Ce qui classe d’emblée ce tableau dans le genre érotique ( à l’époque de sa découverte, il était qualifié de pornographique), c’est la posture où la femme domine, ce qui dans les moeurs antiques n’est pas le fait d’une épouse “comme il faut”, ni celui d’un époux bien conforme à son rôle en regard des critères de l’époque.
Signalons au passage que les tableaux et les objets à caractère sexuel découverts au XIXe siècle à Pompéi ont été très rapidement enfermés au musée de Naples. L’entrée du “cabinet secret” était interdite alors aux femmes, aux enfants, aux pauvres et aux personnes âgées.
La culture antique, égyptienne, grecque et romaine, fait un usage important des représentations sexuelles, et notamment du sexe de l’homme. Un culte est rendu à des divinités comme Dionysos (Bacchus), Osiris, qu’on célèbre dans des temples, et auxquelles on prête un certain nombre de pouvoirs, comme la virilité, la vitesse, le courage, la force, etc… Le bronze ci-dessous représente un phallus ailé, en forme de lion également doté d’un sexe, d’une queue et de pattes, il est orné de clochettes. Certains cultes, ou mystères sont accomplis avec des pratiques sexuelles collectives. Culte d’Isis, de Mithra (ancêtre d’Aphrodite), et mystères d’Eleusis.

Dans l’Antiquité grecque, le banquet appelé aussi “symposium” se termine par une beuverie orgiaque. Alors que les femmes et les jeunes se retirent de la salle, entrent les joueuses de flûtes, courtisanes et musiciennes qui mettent leurs talents au service des convives.


La sexualité fait partie de la vie, elle est souvent représentée de façon réaliste et n’est pas culpabilisante, c’est le christianisme qui va pour longtemps lier le sexe au péché. Ce qui auparavant semblait naturel, agréable et désirable va devenir bientôt sous l’influence des pères de l’église, obscénité, faute, et péché originel.
Les grandes religions monothéistes professent généralement une haine du corps, notamment en tant que source de plaisir. C’est ce refus du plaisir, ce déni des corps qui paradoxalement va transformer la représentation du sexe en pornographie.
Dans l’antiquité, la représentation du sexe demeure toujours réservée à l’espace privé et aux lieux de plaisirs. Peu à peu, au fil des siècles l’Eglise parviendra à amalgamer le sexe (surtout celui des femmes) et le diable. Aujourd’hui encore, le rayon érotique d’une bibliothèque se nomme un “enfer”.

 

Au Moyen-âge comme à la renaissance, la pudibonderie et l’hypocrisie ont gagné du terrain. Si l’on continue à pratiquer les plaisirs charnels, c’est avec un sentiment de culpabilité, et leurs représentations comme leur évocation littéraire et poétique se dissimule dans la clandestinité.
Au 15ème siècle, on voit refleurir des oeuvres littéraires mettant en scène la sexualité dans une ambiance résolument tournée vers la recherche du plaisir et l’exacerbation du désir. Jean Boccace, (Giovanni Boccaccio, écrivain italien né en 1313 à Certaldo ou à Florence, mort le 21 décembre 1375 à Certaldo) compose entre 1348 et 1358 le texte intitulé “Décameron” et dont, à partir de certains épisodes, le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini fera un film en 1971. Cette oeuvre rend compte de l’expression d’une sensualité qui se caractérise par sa candeur et sa crudité.
Boccace a un ami fidèle en la personne de Francesco Petrarca ou Pétrarque (érudit, poète et humaniste Italien né le 20 juillet 1304 – décédé le 18 juillet 1374). Avec Dante, ils sont considérés comme les pères de la Renaissance.
Ces auteurs partagent une passion pour l’Antiquité grecque et romaine, ils s’appliquent à en retrouver la ferveur et le goût du savoir.

Au 16e siècle,

Un autre auteur italien naît en 1492, l’année même où son compatriote Christophe Colomb découvre les Caraïbes, il s’agit de Pierre, dit l’Arétin. Il mène une vie un peu aventureuse qui lui vaut d’être banni d’Arezzo, sa ville natale. Il se retrouve bientôt à Rome, protégé d’un riche mécène. Il ne tarde pas à se faire connaître par des écrits satiriques: les Sonnets Luxurieux illustrés de gravures pornographiques de Giulio Romano,(1499-1546), l’un des élèves préférés du Grand peintre Raphaël. Ces facéties le discréditent gravement auprès du pape Léon X.

 

En France, A la même époque, François Rabelais (né à La Devinière, près de Chinon, Indre-et-Loire, vers 1493 ou 1494 – décédé à Paris, en Avril 1553) médecin et écrivain s’inscrit dans le mouvement humaniste et lutte avec ardeur pour l’avancée des connaissances dans un idéal forgé sur la pensée de l’Antiquité. L’oeuvre littéraire de Rabelais est rédigée en français et non en latin comme le voulait la coutume. Rabelais décrit avec un langage cru, hyper réaliste, un insatiable appétit de vie dans toutes ses dimensions intellectuelles autant que charnelles et sexuelles. Comment s’étonner alors de voir son oeuvre mise à l’index?

Au siècle des Lumières

« La dépravation suit le progrès des lumières. Chose très naturelle que les hommes ne puissent s’éclairer sans se corrompre. »
Nicolas Restif de la Bretonne – Le pornographe
Un amalgame est établi entre l’acquisition du savoir et la corruption de l’âme. C’est le principe du péché originel. Le démon tentateur vient offrir à Eve la liberté de penser par soi-même, mais la facture est lourde…
Au siècle des Lumières, le libertinage se pratique couramment, mais doit demeurer secret. Montesquieu, et Voltaire s’appliquent à contester l’autorité absolue du pouvoir et à valoriser l’utilisation de l’intelligence dans la quête du savoir et de l’autonomie. Des textes plus ou moins licencieux circulent sous le manteau, à commencer par ceux de Nicolas Restif de la Bretonne (1734-1806), peu intéressants au plan littéraire, et finalement plutôt moralisateurs. Le plumitif brille davantage par son orgueil que par son talent. Il imite Jean-jaques Rousseau et se proclame comme de loin supérieur à son modèle…

Au XVIIIe siècle, Donatien Alphonse François de Sade, 1740-1814, écrivain français, philosophe et libertin produit des oeuvres qui seront immédiatement mises à l’index. Il utilise la pornographie et la violence qu’il mêle à un discours philosophique les justifiant. Ce personnage sulfureux passera une trentaine d’années de sa vie en prison, à cause de ses inconduites et de ses écrits.
L’oeuvre du marquis de Sade marque profondément l’univers de la littérature comme de la philosophie. De nombreux intellectuels se livrent à des lectures savantes de ses écrits, mettant en exergue sa quête de liberté et son rejet des signes de l’autorité. Les romans de Sade mettent toujours en scène des personnages qui représentent l’ordre établi, magistrats, religieux, notables, et il les dépeint dans leurs turpitudes les plus obscènes et les plus cruelles.
Richard Freiherr von Krafft-Ebing (1840-1902) médecin pionnier de la Sexologie, et auteur d’un traité des perversions sexuelles (Psychopathia Sexualis), crée le terme “sadisme” pour décrire les perversions dont le célèbre Marquis s’est fait le champion.

Au XXe siècle, La pornographie ne s’arrête pas pour autant, comme en témoignent les enfers des bibliothèques. L’éditeur Jean-Jacques Pauvert, qui s’est spécialisé dans la publication de la littérature érotique possède un immense catalogue d’écrits divers, allant de la plus pure poésie amoureuse, à sa description la plus crue. Les années 70, marquent le début d’une période beaucoup plus tolérante à l’égard de la sexualité. Mais, cela ne dure guère. En France, notamment, le climat de libération des moeurs permet l’émergence de diverses publications, petites annonces explicites, clubs échangistes, et surtout cinéma X. On pouvait imaginer que cette libération allait fournir un cadre propice à une création artistique de qualité, pourtant, cela ne s’est pas confirmé, au contraire, le cinéma X a été remis au placard, lourdement taxé, et a continué de produire des films d’une indigence extrême.
Actuellement, La photographie, le cinéma, et surtout la vidéo sont aujourd’hui à la portée de tous et notamment grâce à l’Internet. La pornographie, longtemps confinée dans la clandestinité, s’affiche désormais un peu partout, sans qu’on puisse affirmer pour autant que nous vivions dans une époque libertine. Certains mouvements, comme les gays revendiquent la pornographie comme une part représentative de leur culture. Des clivages importants dans les mouvances féministes font apparaître des avis fortement opposés quant à la pornographie. Des auteures comme Catherine Millet, utilisent un style particulièrement cru pour rendre compte de la sexualité, de représentations explicites, on passe parfois à des représentations hyperréalistes. Ni les unes, ni les autres, ne rendent compte pour autant d’une sexualité épanouie et jubilatoire, signe d’un réel projet hédoniste.

La pornographie en tant que telle n’est donc pas une invention récente, en revanche, le “problème” de la pornographie a surgi du fait que, pendant des siècles, ces représentations ne sortaient pas du cadre d’un “happy few” social. Seuls les gens instruits ou riches pouvaient se procurer des livres, des objets, des représentations graphiques pornographiques. Quand, par l’accession à l’éducation et aux media, tout un chacun s’est mis à “consommer” de la pornographie, il est apparu comme une urgence absolue de contrôler le phénomène.
Quels arguments seront-ils avancés pour contrôler la production pornographique? Ou au contraire pour refuser de l’interdire. Jusqu’où le censeur peut-il aller? Que deviennent des valeurs comme la vie privée, la liberté individuelle, la liberté d’expression face aux censures qu’elles s’appliquent à la pornographie ou à tout autre chose….

Share Button

Laisser un commentaire