Œdipe et la psychanalyse

A quoi servent les mythes ?

Un mythe bien commode

Déjà, on pourrait questionner la question, pourquoi vouloir que le mythe serve quelque chose, à quelque chose? Et si le mythe ne servait à rien, du moins à rien de ce que l’on tient pour admis, voire admissible.

Le mot mythe vient du grec « mutos » qui évoque la fable, l’histoire, le conte, on est dans le domaine de la fiction, de l’imaginaire et non dans le réel. Le théâtre antique mettait en scène des personnages que l’on pouvait lire comme des métaphores, des allégories, et, au-delà de la distraction du spectacle, on pouvait lire sous les cothurnes (entre les lignes) des messages de portée morale : Antigone paie de sa vie son opposition au souverain Créon, mais l’ordre de la cité est préservé. Les « happy ends » incontournables dans certaines productions cinématographiques contemporaines s’inscrivent aussi dans une perspective d’obéissance à un ordre établi, même si celui-ci renvoie plus aux rêves qu’à la réalité.

Cette interprétation morale n’est pas solidement établie, que savons-nous des intentions du dramaturge qui cherche les arguments de ses pièces dans l’extraordinaire, l’inhabituel, tout ce qui menace de bouleverser l’ordre établi…

On peut aussi faire valoir l’usage argumentatif du mythe, le mythe apporte une réponse simple et claire à des questions qui ne le sont pas. Le procédé doit être très en vogue dans l’Antiquité si l’on en juge par Platon qui ne recule pas devant la fabrication maison du mythe adéquat pour soutenir ses positions : le mythe de l’androgyne auquel le philosophe fait largement usage dans « le banquet » par exemple.

Quand Freud reconstruit le mythe d’Œdipe pour les besoins de sa psychanalyse, il n’en utilise qu’une petite partie, à savoir le meurtre du père et l’inceste avec la mère, ces crimes ayant été annoncés  par l’Oracle de Delphes, sorte de prêtresse réputée pour ses prédictions le plus souvent incompréhensibles pour ses destinataires. Or, ces méfaits, Œdipe les commet sans le savoir comme le raconte le mythe, mieux encore, c’est parce que ce même oracle ayant répété la prédiction, qu’Œdipe fuit au plus loin de ceux qu’il tient pour ses véritables parents pour que la prédiction ne se réalise pas. 

C’est sur la route de Thèbes qu’Œdipe fait la peau à un vieillard, en l’occurrence le roi de Thèbes, pour un banal accrochage de chars. Personne ne vient demander des comptes à ce jeune prince étranger, qui en fait tombe à pic puisque le roi de Thèbes vient de périr d’un accident de la circulation. Du même coup, avec le trône, Œdipe  hérite aussi de la reine Jocaste (sa mère biologique) avec laquelle il fondera une famille…

Freud relègue aux oubliettes une bonne partie du récit mythique, pas un mot à propos des débuts d’Œdipe dans la vie où ses deux parents cherchent à se débarrasser au plus tôt de leur encombrant rejeton en l’exposant au bord d’une route. Pas la moindre allusion au Sphinx, créature chimérique, mais surtout d’essence féminine. Rien non plus sur le châtiment que notre héros s’inflige suite à la révélation de ses crimes.

Que la construction psychologique et relationnelle de l’enfant passe par des phases d’opposition, personne ne le nie ; dans l’Antiquité comme dans le présent, et que le père finisse par être remplacé par son descendant n’a rien de choquant ni d’injuste. Est-il vraiment nécessaire de convoquer un héros mythique improbable pour lui faire porter la charge démonstrative d’un fait trivial, connu de tous ?

Donner au mythe une valeur argumentative, démonstrative pourrait à la limite passer pour une fourberie dans la mesure ou l’on accorde un statut de preuve et donc de légitimité de la vérité, à une fiction fut-elle poétique, lyrique, dramatique, voire tragique. N’est-ce pas une sorte d’insulte au poète que d’attribuer arbitrairement une fonction utilitaire à son œuvre ?

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