La dépendance amoureuse: une addiction? Fin

danseurTangoPeurs et dépendance.

Sophie reste seule pour la semaine, Rodrigue part en stage de formation. Elle s’ennuie et comme à l’accoutumée s’inquiète. Elle imagine qu’il va rencontrer d’anciennes copines, trop heureuses de l’entraîner dans une fête où tout peut arriver. Il lui a promis de téléphoner tous les jours, mais elle a peur qu’il oublie, qu’il l’oublie, elle se sent abandonnée, ne parvient pas à chasser ces idées, et attend désespérément. L’amour doit-il servir à conjurer nos peurs les plus intimes? On serait tenté de répondre par la négative, mais, dans les faits il semble que beaucoup cherchent dans l’autre le réconfort ou l’apaisement d’une peur ancienne et fortement installée dans le paysage psychologique.

On imagine à tort que l’autre porte en lui la solution de nos problèmes et on attend qu’il nous renvoie une belle image, au moins aussi belle que celle qu’on lui attribue. Cette attente va trouver dans le comportement de l’être aimé toutes les réponses souhaitées et dès que commencent à s’installer des rites de couple, se muer en dépendance. Tout se passe alors comme si le bonheur de l’un dépendait totalement de l’autre. Or, cette situation crée un climat de communication bien particulier où celui (ou celle) dont dépend l’autre se trouve obligé d’assumer un rôle qu’il n’a pas toujours délibérément choisi.

La dépendance amoureuse est-elle prévisible?

Nos premiers apprentissages socio-affectifs jouent un rôle fondateur dans la construction de soi, et les modèles de communication mis en oeuvre dans nos interactions avec nos parents sont assez souvent transposés dans les relations que nous établissons arrivés à l’âge adulte. Ces modèles se transposent à l’identique, ou à l’inverse et dans des proportions variées. Il reste que personne ne sort indemne de son enfance mais enrichi de forces et de fragilités associées en soi. Ceci explique en partie les stratégies qu’on utilise pour se rassurer, se faire aimer et montrer son amour.

La dépendance amoureuse reflète une peur, un sentiment de solitude, d’inachevé. Celui qui la vit sombre rapidement dans l’inquiétude permanente, dès que l’être aimé ne répond pas comme souhaité, il s’inquiète, ressasse en permanence des scénarios où il finit abandonné parce que l’autre a refusé son amour. Il se montre envahissant, exclusif, jaloux, la vie à deux devient un enfer si elle perdure, si la rupture arrive, elle est toujours tragique.

Peut-on éviter la dépendance?

La dépendance amoureuse met en lumière une incapacité à assumer son autonomie, c’est donc dans cette direction qu’il faut chercher une solution. La personne dépendante se place dans la situation d’un bébé ou d’un jeune enfant, ce qui à terme interdit toute relation équilibrée avec l’être aimé. Quand on se sent devenir dépendant de son (sa) partenaire, il ne faut pas hésiter à demander un soutien psychologique, si l’amour doit triompher, cela n’est possible qu’entre égaux…

Un autre mécanisme chimique se met généralement en oeuvre spontanément et vient prendre le relais de la phényléthylamine, il s’agit de l’ocytocine et des endorphines. L’ocytocine est une hormone dont la production augmente quand nous sommes en contact tendre avec un être aimé, que nous lui prodiguons des caresses. L’ocytocine augmente également pendant l’orgasme et elle est très présente lors de l’accouchement et de l’allaitement. Cette hormone nous porte aussi à rechercher le contact, les couples où l’on se cajole semblent plus durables et maintiennent ainsi leur production d’ocytocine.

Les endorphines sont des substances que l’organisme produit naturellement, elles sont un effet apaisant, relaxant et permettent de lutter contre la douleur. Quand l’effet de la phényléthylamine s’atténue, la production d’endorphines se renforce, on est passé de la passion à l’attachement, à la tendresse. Mais il existe aussi une dépendance aux endorphines! En effet, l’orgasme masculin s’accompagne d’un afflux d’endorphines qui procurent une bienfaisante sensation d’apaisement, et l’on confond la consommation de sexe réel ou virtuel qui accompagne la masturbation avec une dépendance aux endorphines.

Notre cerveau reflète en permanence nos perceptions, émotions, expériences, mais il reste encore bien des mystères et on ne peut pas expliquer tous les mécanismes. Il faut se souvenir que ce qui se passe en nous, et notamment quand naît l’attirance, le désir, l’amour, sont des phénomènes naturels. L’amour n’est pas une maladie!

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desir.GIFLa chimie de l’amour

La phényléthylamine ou PEA

L’état amoureux se caractérise par un afflux important de PEA (phényléthylamine). Il s’agit d’une hormone naturelle produite par l’organisme, elle appartient à la classe des amphétamines et produit des effets voisins: hyperactivité, perte d’appétit, réduction du besoin de sommeil. C’est l’action de cette hormone qui donne la sensation de vivre plus intensément, de se sentir plus réactif, d’avoir le moral et le désir au beau fixe.

La Dopamine

La présence importante de PEA stimule la production de dopamine, un neuromédiateur impliqué dans les comportements de satisfaction des besoins, dans le désir sexuel et la recherche du plaisir. On sait aussi que la dopamine est fortement impliquée dans l’activité sexuelle, son afflux est indispensable à l’érection et à la lubrification du vagin. L’afflux de dopamine joue un rôle de “récompense”, on éprouve une sensation euphorique et l’envie de répéter l’expérience pour retrouver ce délectable effet. Quand on est amoureux, on voudrait être tout le temps près de l’être aimé, et nager dans le bonheur.

On comprend alors qu’on puisse devenir “accro” dans ces conditions. Une dépendance amoureuse peut s’installer, et si l’être aimé ne répond plus aux attentes, son (sa) partenaire se trouve en manque, en cas de rupture, c’est le chagrin d’amour. Certains “accros”, voyant diminuer les sensations s’engagent alors dans une quête permanente pour retrouver auprès d’un(e) autre ces sensations.

Pas si simple! « accro » à quoi ou à qui?

Benjamin est tellement amoureux d’Emilie qu’il n’éprouve plus de désir sexuel en voyant d’autres femmes, cela ne lui est encore jamais arrivé. En fait, il n’a envie de faire l’amour qu’avec elle, il est tenaillé à la fois par le désir d’elle et la crainte de faillir et qu’elle aille chercher ailleurs. Quand elle lui dit qu’il ne pense qu’au sexe, il se sent vexé, il ne comprend pas et ne voit pas quelle meilleure preuve d’amour il pourrait lui donner… Benjamin est-il “accro” au sexe? Pas si simple. L’amour ne se laisse pas enfermer dans un cadre restreint d’à-priori et de comportements, quand on est amoureux, cela a une terrible tendance à contaminer tous les contextes. Le sentiment amoureux nous renvoie à notre propre complexité en même temps qu’à nos interactions avec l’autre, les autres.

La frontière entre l’amour et la dépendance n’apparaît pas toujours très clairement, d’autant que la relation amoureuse débute par une phase d’émerveillement qui modifie du même coup notre lecture du monde comme celle de notre propre expérience. Comment faire la différence entre passion amoureuse et dépendance? Il n’y a que notre expérience personnelle, l’exploration de nos sentiments qui puisse établir cette distinction. Comprendre la passion amoureuse comme une addiction, c’est la réduire brutalement à des aspects pathologiques insuffisants pour en rendre compte, mais n’est-ce pas un moyen assez banal que de minimiser les expériences qui échappent à notre contrôle?

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La dépendance amoureuse: une addiction?

TrompeeLa dépendance amoureuse

Sophie, 38 ans regarde le programme du cinéma, elle aimerait y aller avec son chéri, mais Rodrigue déteste ça, d’ailleurs, avec son emploi du temps ce n’est jamais possible. Sophie renonce au cinéma au nom de son amour car elle veut être en permanence disponible pour lui, même si elle passe plus de temps à l’attendre dans l’inquiétude que dans le bonheur de l’intimité partagée. Elle veut “tout donner” et tant pis si elle souffre, cela vaut toujours mieux que vivre en pointillés…

Des modèles pour l’amour? 

Dans la littérature ou le cinéma, la passion amoureuse exclusive domine le paysage, si l’amour n’est pas “fou” alors est-ce encore de l’amour? Les métaphores cataclysmiques renforcent la puissance de la passion quand elles évoquent le “torrent” des larmes, les “ouragans” qui vous “terrassent”, la “vague” des émotions qui vous “submerge”… La passion s’empare de l’amoureux(se) qui désormais agit sous son emprise, la dépendance s’installe. Benjamin, 29 ans, ne peut pas vivre sans Emilie, quand elle est absente, il ne dort plus, il perd l’appétit, se sent abandonné et passe tout son temps à lui envoyer des messages, à attendre qu’elle lui téléphone, à se désespérer si l’appel tarde…

Quand on aime, on recherche spontanément la présence de l’être aimé, on vit plus intensément à ses côtés dans le partage sensuel et sentimental de la fusion.

Faut-il comprendre l’amour comme une pathologie? 

“L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas” prétendait Jacques Lacan, l’angle de lecture de cette affirmation donne à voir de l’amour une dimension au minimum paradoxale, mais plus certainement perverse. Dans cette perspective, tout attachement amoureux pourra devenir suspect au regard du psy, et le grand public retiendra la supposée dangerosité de l’amour, que ne dément d’ailleurs pas la culture populaire.

L’amour est-il une drogue?croix rouge

18 h, Sophie sort du bureau et se hâte, elle se regarde dans les vitrines des magasins, se trouve l’air fatigué, elle imagine que son chéri va la trouver laide, et qu’il s’endormira sans même la prendre dans ses bras, une terrible inquiétude lui serre la gorge, il faut qu’elle le voie, qu’elle soit sûre, qu’elle l’entende lui dire “je t’aime”… Est-ce de la dépendance amoureuse? Est-ce la même qui s’installe avec l’usage des drogues?

Quand dépendance signifie addiction, le terme désigne précisément des comportements pathologiques associés à l’usage de drogues. Aujourd’hui, on parle aussi de dépendance envers les jeux dits de hasard, ou les jeux vidéo, le sport, et bien entendu envers l’amour et le sexe. Cela signifie-t-il qu’il existe de nouvelles dépendances? Probablement pas, seulement qu’évolue le vocabulaire qui les décrit.

Dans un souci de clarification, on peut envisager les dépendances selon qu’elles participent des motivations “chaudes”, c’est-à-dire viscérales comme les effets du “manque”, ou “froides”, c’est-à-dire visant stratégiquement un intérêt personnel. Bien entendu, on ne peut exclure qu’elles soient mêlées, par exemple on peut se sentir affectivement dépendant de la personne aimée et “accro” au sexe. Sophie se sent dépendante de Rodrigue, et ce sentiment dépasse l’activité purement sexuelle pour affecter tous les instants de sa vie, elle n’existe qu’à travers lui… à suivre

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Nymphomanie, fantasme, addiction, à qui profite le trouble?

Un peu d’histoire

TiNympho1Au XIXe siècle, Richard de Krafft-Ebing (1840-1902), psychiatre austro hongrois, célèbre pour ses travaux à propos des perversions sexuelles, est considéré comme un pionnier de la sexologie. Cette discipline naissante, fortement teintée de la morale en vigueur, s’intéresse principalement à ce qu’elle considère comme des anormalités (homosexualité, masturbation, fétichisme…) et présente la nymphomanie comme une maladie mortelle. Aphrodisie, « fureur utérine » servent aussi à désigner cette « maladie », de quoi s’agit-il précisément? Une notion d’exagération du désir sexuel et d’actes sexuels, accompagnées d’obsessions. Ce trouble n’affecte que les femmes, et s’accompagne de « libido insatiata », autrement dit, le rapport sexuel n’apporte pas la jouissance libératrice de l’orgasme, mais une satisfaction passagère et une permanente frustration. Sans entrer dans les détails, la femme atteinte de ce terrible mal transgresse un interdit majeur en se plaçant dans une stratégie sexuelle jusque là considérée comme naturelle à l’homme : prédation, consommation, jouissance passagère, et frustration.

Qu’en est-il aujourd’hui? 

Le terme de « nymphomanie » n’a plus cours ni en médecine sexuelle ni en psychologie; on parle soit de désir excessif, soit d’addiction sexuelle. D’un autre côté, il n’y a pas d’autre norme que la morale de la société pour décider si on a « trop » ou « pas assez » de rapports sexuels, si on y pense « trop », si on peut ou pas résister à la tentation et comment on gère ses frustrations. Une femme dite « nymphomane » soit se masturbe beaucoup, soit multiplie les rencontres et les occasions de faire l’amour, pourquoi ce comportement est-il encore montré du doigt alors qu’on le trouve souvent normal voire justifié chez l’homme ? Comparons le « Don Juan » qui suscite jalousie ou admiration des hommes, excite la curiosité des femmes, avec l’héroïne de Catherine Millet dans « la vie sexuelle de..). Par contre, il semble que la femme dite nymphomane soit un personnage clé des fantasmes masculins : prédatrice, désirante, jamais totalement rassasiée. Ces comportements semblent bel et bien exciter l’imaginaire érotique masculin car ils mettent le mâle en danger …

Existe-t-il des thérapies?

D’abord, il s’agit de savoir si la personne souffre de cette addiction, et si c’est le cas, il sera possible d’agir. En accédant au sens : à quoi sert le sexe, à quoi sert le plaisir, quelle est la place de l’autre dans l’univers érotique. Puis en privilégiant la qualité dans les rapports, c’est à dire en accédant à une jouissance réellement satisfaisante. Le sexe est-il produit de consommation ou instrument de la relation?

Le problème est-il exclusivement réservé aux femmes?

Non si on se place dans une logique « addiction», on parle souvent de ces hommes qui consomment « exagérément » de la pornographie et se masturbent. Il faut se demander en quoi cela dérange tant qu’une femme ait envie d’avoir de nombreux partenaires et de jouer ainsi de son sexe ?

Solange et John se rencontrent à la Libération de Paris, il est soldat de l’armée américaine, elle est secrétaire, leur entente est parfaite car, ils ont l’un comme l’autre un énorme appétit de sexe, ce qu’ils n’osaient avouer et les faisait beaucoup souffrir avant de se rencontrer. Solange raconte qu’il leur arrive de faire l’amour trois ou quatre fois par jour, et toujours avec le même bonheur…

Oui si on se place dans la perspective « nymphomane » (l’équivalent masculin étant le « satyriasis »), on se rend compte rapidement de la nécessité de pathologiser ce comportement qui met en danger une certaine image de la virilité, l’homme devient objet sexuel, réduit à son phallus. La nymphomane se sert de lui pour se donner du plaisir et ça s’arrête là…Il y a manifestement une composante narcissique voire hystérique dans ce type de comportement!

 

Quelles sont les origines du trouble?

Chez la femme, le désir excessif affecte surtout le clitoris, la pénétration n’est pas le but, et l’orgasme est recherché pour ses propriétés anxiolytiques. Ce trouble se manifeste dans un contexte névrotique, comme une dépression par exemple. Dans d’autres cas, le problème reflète une croyance, la femme imagine que l’amour crée de l’amour et multiplie de façon compulsive les occasions de le faire. Il s’agit donc de savoir exactement de quoi on parle, s’agit-il d’un désir sexuel inassouvi, impossible à satisfaire, ou bien d’une véritable obsession où le sexe n’est qu’un moyen parmi d’autres de résoudre ses tensions ? Une addiction ne s’installe que dans des conditions particulières, déjà il faut avoir acquis la certitude que le moyen choisi (sexe ou drogue) va permettre de soulager le manque. Maintenant, de quoi manque-t-on ? Apaisement, sommeil, plaisir, plénitude, oubli, jouissance, reconnaissance les raisons ne manquent pas. Chaque histoire est singulière.

Que disent les chiffres?

L’Inserm, l’Ined et l’ANRS ont interrogé 12 364 Français de 18 à 69 ans sur leur sexualité. Leur enquête rendue publique le 13 Mars 2007, révèle qu’en moyenne,

les français font l’amour 8,7 fois par mois et Les femmes témoignent d’avoir eu environ 4,5 partenaires sexuels dans toute leur vie alors que les hommes en reconnaissent une douzaine.

Que dire du personnage de Catherine Millet qui en avoue une cinquantaine, sans compter les partenaires rencontrés dans les « sports collectifs »… Enfin, si 57 % des hommes de 18-24 ans estiment qu’on peut faire l’amour sans aimer, seules 28 % des femmes du même âge partagent leur avis (mais est-ce aussi sincère que l’on croit), proportion qui se confirme pour toutes les tranches d’âge jusqu’à 69 ans.

Comment se manifeste l’addiction sexuelle féminine ?

L’addiction sexuelle féminine se manifeste d’abord par des fantasmes, des pensées sexuelles, c’est selon la tendance moralisatrice d’aujourd’hui le premier degré du trouble. Ensuite, bien sûr, on évoque les moyens de mettre en œuvre : nombreuses occasions de rencontre, partenaires multiples. À cela s’ajoute la difficulté réelle d’arriver à un orgasme qui apporte un réel plaisir, puissant, profond régénérant… Psychologiquement, la situation est parfois intenable, une compulsion sexuelle assortie d’une insatisfaction permanente, dans un climat de désapprobation générale, comment ne pas culpabiliser ?

Qu’en pensent les hommes ?

Du moment qu’il ne s’agit pas de leur compagne, ils sont plutôt intéressés, la « nymphomane » représente depuis des siècles un personnage majeur de l’univers fantasmatique masculin. Quand l’homme se sent plus concerné, la femme menace leur énergie vitale, les métaphores cannibales « mangeuse d’homme », et « dévoreuse de santé », traduisent bien la peur d’être mangés tout cru. Il existe dans d’autres cultures un fantasme qui met en scène une femme géante capable d’absorber en entier un homme ridiculement petit. Dans un couple, lorsqu’il y a un décalage entre les demandes sexuelles, cela pose des problèmes qu’on peut résoudre dans la recherche d’un plaisir de grande qualité, l’imagination, l’exploration des univers fantasmatiques de l’un et l’autre.

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Vie de couple: Les rythmes et le temps ; deuxième partie le temps

D’hier à Aujourd’hui

amourEtTempsPlus encore qu’une simple affaire de durée, c’est le vécu individuel et collectif du temps qui change les perspectives de la vie à deux. Les couples d’aujourd’hui vivent une réalité temporelle très différente de celle des générations précédentes car le présent a pris une position dominante dans les mentalités et affecte tous les contextes de la vie.

De nombreuses générations ont vécu dans la projection vers l’avenir, les premiers chrétiens allaient joyeusement servir de déjeuner aux lions tant ils étaient persuadés que la fin du monde était proche et que la vie éternelle à venir valait bien quelques tourments dans l’instant. A l’opposé, il y a eu des gens pour vivre dans le regret d’un passé paré de toutes les qualités du paradis perdu. Au 19 ème siècle, un couple qui ‘engageait “pour la vie”, signait en réalité un bail tout au plus d’une vingtaine d’années compte tenu de l’espérance de vie. D’autre part, la morale bourgeoise en vigueur, mettait en avant des valeurs de prospérité, de patrimoine, d’héritage et donc, les efforts du couple et de la famille avaient pour but ultime de préparer l’avenir.

“Tout, tout de suite”

Le désir d’accéder immédiatement à tous les plaisirs s’impose dans un univers où les moyens de communication abolissent les distances et réduisent les durées. La domination du présent soumet le couple à des exigences de performances et de productivité. Avoir “tout, tout de suite” exprime désormais une attente légitime. Aux yeux de nos grands parents, ce souhait eût été jugé puéril, inconvenant, de toutes les façons inaccessible et peu réaliste! Les adeptes du “tout, tout de suite” s’agitent, s’endettent, et foncent à toute allure dans une profusion d’activités, mais se heurtent tôt ou tard à des réalités qui résistent à la dictature du présent et de la vitesse : les difficultés que traverse le couple renvoient alors à une perception du temps inadaptée. 

La dictature du présent
Dans les limites d’une même culture, l’épaisseur subjective du présent varie considérablement. Pour certains, le temps n’est vécu qu’au présent, pour d’autres, le futur domine et ils vivent par anticipation, sacrifiant le bonheur du jour sur l’autel du lendemain. D’autres évoluent dans le passé, leur dimension favorite, et passent leur temps à regretter le “bon temps”.
La peur s’enracine dans le futur. La gestion des affaires s’appuie sur la perception de “lignes de temps” allant du passé au présent et au futur! Pour jouir de l’instant, éprouver du plaisir dans l’amour, il faut se situer dans le présent, le passé ou le futur sont inopérants pour procurer du plaisir. 


Voyager dans le temps?

Enfin, il existe différentes façons de traverser le temps, on peut être complètement intégré dans le processus temporel ou effectuer des sauts à travers celui-ci. Dans le premier cas, on se situe par rapport à des points de repères bien définis “avant”, “pendant”, “après”, jalonnés par 
des expériences ou des événements de sa vie. Dans le second cas, on manque de points de repères et, pour y remédier, on transporte invariablement ses difficultés “à travers” le temps, c’est ce qui permet la répétition ad libitum de comportements, de choix, ou d’opinions. Si nous examinons les choses plus en détails, nous découvrons que les deux machines à voyager dans le temps coopèrent. Certaines valeurs traversent le temps sans se modifier, et d’autres s’adaptent. Quand le couple chavire, incidents, frustrations, déceptions, colères traversent le temps pour envahir avec une vitalité accrue la confrontation douloureuse du conflit. 


Une métaphore trompeuse


Bien que le temps ne soit pas une denrée marchande, les mots qui servent à le décrire proviennent du vocalulaire des affaires. Perdre son temps, gagner du temps, gérer le temps, avoir du temps ou ne pas en avoir, sont autant d’expressions qu’on utilise d’abord pour parler d’argent ou de denrées concrètes. Croire qu’on va “gagner” du temps ou en perdre est un leurre… Dans la vie amoureuse, le temps n’est pas de l’argent, il ne se perd ni se gagne, mais se partage pour le plus grand bonheur.
Dans la plupart des conflits de couple, le sens et la valeur attribués au temps jouent un rôle majeur. Il y a un temps pour tout, le problème c’est que ce temps ne se présente pas toujours au même moment pour chacun. 

 

Le temps cyclique
La notion d’organisation cyclique du temps est, par nature, très familière à la femme. Depuis l’adolescence jusqu’à la ménopause la vie de la femme est rythmée par son cycle menstruel, ceci paraît tellement banal et évident qu’on n’y prête guère attention, pourtant cette donnée appartient exclusivement à l’expérience féminine et modèle inconsciemment de son influence de nombreux contextes de sa vie. Dans les sociétés traditionnelles, le cycle de la femme donne lieu à un ensemble d’interdits qui organisent sa vie, en France, dans la première moitié du vingtième siècle, l’Eglise catholique interdisait l’eucharistie à une femme qui avait ses règles. Si le poids des traditions a cédé depuis lors, il en reste souvent quelques traces qui se manifestent dans des rites plus spécifiques et plus difficilement compréhensibles à l’observateur étranger au cercle d’intimité du couple ou du groupe familial. La notion de cycle devra faire partie des éléments à observer dans l’étude de la communication.
D’autres types de cycles jouent aussi un rôle, notamment le cas des horaires de travail dans certaines professions, le travail de nuit, les horaires liés à la continuité de la production en milieu industriel. Ces horaires instaurent un cycle qui entre en conflit avec ceux de l’éveil et du sommeil dans des conditions habituelles, c’est-à-dire le rythme nycthéméral. Les incidences des changements de rythme du sommeil et de l’éveil sur le comportement ne sont plus à démontrer, ne serait-ce qu’en raison de la fatigue induite, en outre, dans la vie de couple, ces cycles particuliers peuvent constituer une gêne importante.


Un rendez-vous manqué
Gérard et Anne-Marie, la quarantaine, ne trouvent plus le temps de se rencontrer, ils font ce constat au cours d’un entretien. Gérard est patron d’une petite entreprise, et, il y a quelques années, il a confié des responsabilités à Anne-Marie qui voulait retravailler, se plaignait de solitude, d’ennui, de manque de reconnaissance, et lui reprochait son manque de disponibilité. Gérard a pu ainsi prendre un peu de temps pour lui, faire du sport, être plus présent dans la vie de famille. Anne-Marie, quant à elle, a mis toute son énergie dans son travail, et réussi au-delà de ses objectifs, elle a développé l’activité que son mari lui avait confiée. L’emploi du temps d’Anne-Marie ne lui permet plus d’être disponible comme avant pour son mari et ses enfants, cette question de temps fait apparaître d’autres difficultés en révélant des aspects de leurs personnalités qui leur étaient auparavant inconnus de l’un comme de l’autre.
Cette fois, c’est sur le sens accordé au temps que porte le conflit, Gérard voulait prendre le temps de vivre, Anne-Marie voulait trouver une occupation pour meubler son temps libre, mais surtout pour se valoriser et obtenir une reconnaissance sociale autre que “mère au foyer”. L’un considère le temps comme une sorte de luxe, l’autre n’a que faire de ce temps disponible qui ne lui apporte aucune satisfaction jusqu’à ce que s’offre un moyen valorisant de le mettre à profit. Au début de leur vie de couple, Gérard est peu disponible, puis les rôles s’inversent, le problème est transposé mais toujours présent car ce qui est en jeu, c’est une représentation de soi, de son rôle, de sa place vis à vis de l’autre. Anne-Marie et Gérard ont manqué leur rendez-vous.

La vitesse de croisière
Le développement et l’accession à l’état adulte ne s’effectuent pas au même rythme pour goelettechacun. la maturité du couple dépend de celle des partenaires, et il n’est pas rare d’observer un décalage à niveau ce qui pose de nombreux problèmes. Certaines personnes demeurent immatures au niveau de leurs comportements affectifs et sexuels, leurs demandes et leurs attentes ne peuvent trouver satisfaction face à un partenaire ou un conjoint se trouvant à un autre stade de sa maturation. L’exclusivité, la volonté d’établir une relation fusionnelle avec l’autre, la jalousie doivent être compris comme des indices d’un manque de maturité. En effet, la personne pleinement accomplie ne peut en aucun cas construire son bonheur dans une relation fermée sur elle-même, et ancrée dans la peur du monde extérieur.
Atteindre la vitesse de croisière ne garantit pas pour autant la pérénnité du couple, si le voyage est monotone, l’ennui s’installe rapidement. Le couple doit apprendre à faire escale en des lieux accueillants ou chacun pourra s’exprimer et prendre enfin le temps de vivre. 

 

 

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