L’Amour: un ensemble complexe!

Il y a de l’animal, du spirituel, du social, du mythologique dans l’amour. L’ensemble forme un “ complexe ” et toute réduction à l’une de ces dimensions mutilerait sa richesse et son mystère. Pour autant, il n’est pas indéchiffrable… Edgar Morin*

* Edgar Morin, philosophe et sociologue, théoricien de la complexité. Dernier ouvrage paru : Les idées, leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation.

Le complexe d’amour

Lorsqu’on parle de complexe d’amour le mot complexe doit être pris dans son sens littéral : complexus, ce qui est tissé ensemble. L’amour est quelque chose de “ un ”, comme une tapisserie qui est tissée de fils extrêmement divers, et d’origines différentes. Derrière l’unité évidente d’un “ je t’aime ”, il y a une multiplicité de composants, et c’est justement l’association de ces composants tout à fait divers qui fait la cohérence du “ je t’aime ”. A un extrême, existe une composante physique, et dans le mot “ physique ” s’entend la composante “ biologique ” qui n’est pas seulement la composante sexuelle, mais aussi l’engagement de l’être corporel. À l’autre extrême, il y a la composante mythologique, la composante imaginaire et de ceux pour qui le mythe, l’imaginaire, n’est pas une simple superstructure, encore moins une illusion, mais une réalité humaine, profonde. Ces deux composantes sont modulées par les cultures, par les sociétés. Nous rencontrons un nouveau paradoxe. L’amour est enraciné dans notre être corporel et dans ce sens, on peut dire que l’amour précède la parole. Mais l’amour est en même temps enraciné dans notre être mental, dans notre mythe, lequel suppose évidemment le langage, et on peut dire que l’amour procède de la parole. L’amour à la fois procède de la parole et précède la parole. La Rochefoucauld disait que, s’il n’y avait pas eu les romans d’amour, l’amour serait inconnu. Alors, est-ce que la littérature est constitutive de l’amour, ou bien est-ce que simplement elle le catalyse et le rend visible, sensible et actif ? De toute façon, c’est dans la parole que s’expriment à la fois la vérité, l’illusion, le mensonge, qui peuvent entourer ou constituer l’amour. Le fait de dire que l’amour est un complexe nécessite un regard élargi. Les constituants de l’amour précèdent sa constitution même. On peut voir l’origine de l’amour dans la vie animale. Cela est justifié parce que nous sommes des mammifères évolués et nous savons que l’affectivité s’est développée chez les mammifères. Il y a donc une source animale incontestable dans l’amour. Les oiseaux manifestent des phénomènes plus proches des nôtres que ceux des primates ou de la plupart des mammifères. Pensons à des couples, à ces oiseaux qu’on appelle “ inséparables ” qui passent leur temps à se bécoter, d’une façon quasi obsessionnelle. Comment ne pas voir, là, l’accomplissement d’une des potentialités de cette relation si intense, si symbiotique entre deux êtres d’un sexe différent qui ne peuvent s’empêcher de se baiser à la colombine.

L’enracinement animal des sentiments

Mais chez les mammifères, il y a quelque chose de plus : la chaleur. Ce sont des animaux dits “ à sang chaud ”. Il y a quelque chose de thermique dans les poils, et surtout dans cette relation fondamentale : l’enfant, le nouveau-né le mammifère sont prématurément dans un monde froid. Sa naissance se fait dans la séparation mais, dans les premiers temps, il vit dans l’union chaude avec la mère. L’union dans la séparation, la séparation dans l’union, c’est cela qui va caractériser l’amour. Et cette relation affective, intense infantile à la mère va se métamorphoser, se prolonger, s’étendre chez les primates et les humains. Déjà, chez les chimpanzés, la relation mère-fils perdure même lorsque le fils devient adulte : l’inceste n’existe pas. L’hominisation a conservé et développé chez l’adulte humain l’intensité de l’affectivité infantile et juvénile. Les mammifères peuvent exprimer cette affectivité dans le regard, la bouche, la langue, le son. Tout ce qui vient de la bouche est déjà quelque chose qui parle d’amour avant tout langage : la mère qui lèche son enfant, le chien qui lèche la main ; ceci exprime déjà ce qui va apparaître et s’épanouir dans le monde humain : le baiser. Voilà l’enracinement animal, mammifère, de l’amour.

L’homo sapiens

Que nous a apporté l’hominisation, et qui marque biologiquement l’Homo sapiens ? Tout d’abord, c’est la permanence de l’attraction sexuelle, notamment chez la femme et chez l’homme. Alors qu’existent encore chez les primates des périodes non sexuées séparées par la période de l’oestrus, ce moment où la femelle devient attirante, l’humanité est dans la permanence de l’attraction sexuelle. De plus, l’humanité accomplit le face-à-face amoureux alors que, chez les autres primates, l’accouplement se fait par derrière. Le film « La guerre du feu » a exprimé avec grâce l’apparition de l’amour face à face. Dès lors, le visage va jouer un rôle extraordinaire. Le dernier élément qui caractérise l’Homo dit sapiens est l’intensité du coït, et pas seulement chez l’homme mais aussi chez la femme. Du point de vue anthropologique, dans les sociétés humaines, archaïques et modernes, il apparaît des phénomènes d’états seconds, d’extases liés à des cérémonies, à des fêtes, à des cultes, qui peuvent être stimulés par l’absorption de drogues ou de boissons fermentées. Il y a non seulement la présence, mais aussi la recherche de l’extase, d’un état second lié au sacré et à la poésie.Et l’amour peut parfois y conduire.

Les mythes

Avec les mythes, dès l’humanité archaïque, apparaissent des personnages divinisés, et autour d’eux des phénomènes de culte, de vénération et d’adoration. Nous avons déjà les ingrédients anthropologiques de l’amour, mais ils ne sont pas encore rassemblés. Ils existent du point de vue physique, biologique, mythologique. Ces consistants vont se cristalliser en amour. Nous n’évoquerons pas le point de vue historique, mais une hypothèse séduisante peut être tirée du propos de Jaynes, auteur du livre « L’origine de la conscience et la rupture de l’esprit bicaméral ». Sa thèse est la suivante : dans les empires de l’Antiquité, l’esprit des êtres humains est bicaméral. Ce n’est pas seulement qu’il y a deux hémisphères dans le cerveau, il y a deux chambres. La première est occupée par les dieux, le roi-dieu, les prêtres, l’empire, les ordres transcendants, qui viennent d’en haut. La personne obéit comme un zombie à tout ce qui est décrété, parce que tout ce qui vient de la société est de nature divine et sacrée. La seconde chambre est occupée par la vie privée : on vaque à ses affaires, on essaye de survivre, on a des rapports affectueux, affectifs avec ses enfants, et des rapports affectifs, sexuels avec sa femme. Mais les deux choses sont séparées : le sacré, le religieux sont concentrés dans une seule chambre.

Entre la bête et le sacré

L’irruption de la conscience apparaît dans l’Athènes du Ve siècle, c’est-à-dire que la communication s’ouvre entre les deux chambres : à un moment donné, l’hypersacralité de la première chambre cesse, ainsi que le côté confiné de l’autre. Alors, la sacralité va pouvoir se précipiter et se fixer sur un être individuel : l’être aimé. L’amour va apparaître et être traité comme tel, dans une civilisation où l’individu s’autonomise et s’épanouit. Tout ce qui vient du sacré, du culte, de l’adoration peut alors se projeter sur un individu de chair qui va faire l’objet de la fixation amoureuse. L’amour prend figure dans la rencontre du sacré et du profane, du mythologique et du sexuel. Il sera de plus en plus possible d’avoir l’expérience mystique, extatique, l’expérience du culte, du divin, à travers la relation avec un autre être individuel.

La double possession

Au moment où arrive le désir, les êtres vivants sexués sont soumis à une double possession qui vient de beaucoup plus loin qu’eux et qui les dépasse. Le cycle de reproduction, génétique, par lequel va se manifester le sexe, est à la fois quelque chose qui nous possède soudain et que nous possédons le désir. C’est la première possession. L’autre possession, celle qui naît du sacré, du divin, du religieux, elle aussi nous possède. La possession physique qui vient des origines de la vie sexuelle rencontre la possession psychique qui vient du mythologique. Voilà le problème de l’amour : nous sommes doublement possédés et nous possédons ce qui nous possède, le considérant physiquement et selon le mythe comme notre bien propre. La question de la sauvagerie du désir et de l’amour se pose par rapport à l’ordre social. Les sociétés animales n’ont pas d’institution mais obéissent à des règles. Par exemple : les mâles dominants accaparent la plupart des femelles et d’autres mâles sont exclus de la copulation. Tout ceci peut être relié à des règles hiérarchiques, mais il n’y a aucune règle institutionnelle. L’humanité crée les institutions, elle institue l’exogamie, des règles de parenté, prescrit le mariage de façon stricte. Dans nos sociétés, il est frappant de voir combien les mariages, y compris d’amour, obéissent à des homologies de catégories sociales. Mais il est tout à fait remarquable d’observer que le phénomène du désir et de l’amour dépasse, transgresse ces règles : ou bien l’amour est trop endogame, et il devient incestueux, ou bien il est trop exogame, et il devient soit adultérin soit traître, au groupe, au clan, à la patrie. La sauvagerie de l’amour le porte soit à la clandestinité, soit à la transgression. Bien que relevant d’un épanouissement culturel et social, l’amour n’obéit pas à l’ordre social : dès qu’il apparaît, il ignore ces barrières, s’y brise, ou les transgresse. Il est “ enfant de bohème ”. De plus, ce qui est intéressant aussi dans la civilisation occidentale, c’est cette séparation qui est plus qu’une distinction, qui est parfois une disjonction, entre l’amour vécu comme mythe (romantique), et l’amour vécu comme désir. Il nous faut percevoir cette bipolarité qui s’est créée dans la société occidentale : d’un côté, un amour spirituel exalté qui justement a peur de se dégrader dans le contact charnel, et de l’autre, le sexe qui va non seulement correspondre à de la “ bestialité ”, mais aussi pourra trouver sa propre sacralité dans cette part maudite assumée par la prostitution. La bipolarité de l’amour, si elle écartèle l’individu entre amour sublimé et désir infâme, se trouve aussi en dialogue, en communication : il y a des moments bienheureux où à la fois la plénitude du corps et la plénitude de l’âme vont se rencontrer.

Union ou séparation?

Une fois de plus, nous revenons à cette idée que l’amour se fonde non seulement sur l’union, mais aussi sur la séparation. Lorsqu’il s’accomplit, on peut reprendre la formule que Hegel appliquait à un autre propos : “ C’est l’union de l’union et de la désunion ”. L’amour peut comporter le désir, le sexe. Il peut se fixer aussi bien sur la prostituée, qui dès lors se sacralise dans le rôle qu’on lui fait jouer. Mais le véritable amour se reconnaît en ce qu’il survit au coït, alors que le désir sans amour se dissout dans la fameuse tristesse post-coïtale. Vous connaissez l’adage “ homo triste post coitum ”, alors que celui qui est sujet de l’amour est “ felix post coitum ”. Comme tout ce qui est vivant et tout ce qui est humain, l’amour est soumis au deuxième principe de la thermodynamique qui est un principe de dégradation et de désintégration universel. Mais les êtres vivants vivent de leur propre désintégration en la combattant. Héraclite disait : “ Mourir de vie et vivre de mort ” Nos molécules se dégradent et meurent, et sont remplacées par d’autres. Nous vivons en utilisant le processus de notre décomposition pour nous rajeunir, jusqu’au moment où évidemment nous n’en pouvons plus. A la différence d’une machine artificielle qui se dégrade dès qu’elle commence à fonctionner, nous nous usons à force de rajeunir et, à la fin, on en meurt. Il en est de même de l’amour qui ne vit qu’en renaissant sans cesse.

Qu’est-ce que vivre ?

Le sublime est toujours dans l’état naissant, l’énamourement toujours renouvelé. Francesco Alberoni l’a bien souligné dans son livre : « Enamorento é amore », titre très mal traduit en français sous le titre Le choc amoureux. L’amour, c’est la régénération permanente de l’amour naissant. Tout ce qui s’institue dans la société, tout ce qui s’installe dans la vie commence à subir des forces de désintégration ou d’affadissement. Le problème de l’attachement dans l’amour est souvent tragique, car l’attachement s’approfondit souvent au détriment du désir. Certains éthologistes, après avoir remarqué que le fils adulte de la chimpanzé ne copulait pas avec sa mère, qu’il n’y avait pas d’attraction sexuelle de part de d’autre, ont pensé que l’inhibition de la pulsion génitale provenait sans doute du long attachement mère-fils. Un attachement long et constant rend plus intime le lien, mais tend à désintégrer la force du désir qui serait plutôt exogame, tourné vers l’inconnu, vers le nouveau. On peut se demander si le long attachement du couple qui le consolide, qui l’enracine, qui crée une affection profonde ne tend pas à détruire effectivement ce qu’avait apporté l’amour à l’état naissant. Mais l’amour est comme la vie, paradoxal, il peut y avoir des amours qui durent, de la même façon que la vie dure. On vit de mort, on meurt de vie. L’amour devrait pouvoir, potentiellement, se régénérer, opérer en lui-même une synthèse entre la prose qui se répand dans la vie quotidienne et la poésie qui donne de la sève à la vie quotidienne. Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que l’union du mythologique et du physique se fait dans le visage : les yeux. Dans le regard amoureux, il y a quelque chose qu’on aurait tendance à décrire en termes magnétiques ou électriques, quelque chose qui relève de la fascination, parfois aussi terrifiante que la fascination du boa sur le poulet, mais qui peut être réciproque. En même temps, dans ces yeux qui portent une sorte de pouvoir extraordinaire, un pouvoir physique, la mythologie humaine a mis une des localisations de l’âme.

Le baiser

De même pour la bouche ! La bouche n’est pas seulement ce qui mange, absorbe, donne (saliver/lécher), c’est aussi la voie de passage du souffle, lequel correspond à une conception anthropologique de l’âme. Le baiser sur la bouche, que l’Occident a popularisé et mondialisé, concentre et concrétise la rencontre inouïe de toutes les puissances biologiques, érotiques, mythologiques de la bouche. D’un côté, le baiser qui est un analogon de l’union physique, de l’autre, la fusion de deux souffles qui est une fusion des âmes. La bouche devient quelque chose de tout à fait extraordinaire, ouverte sur le mythologique et sur le physiologique. N’oublions pas que cette bouche parle, et ce qu’il y a de très beau, c’est que les paroles d’amour sont suivies de silences d’amour. Notre visage permet donc de cristalliser en lui toutes les composantes de l’amour. D’où le rôle, dès l’apparition du cinéma, de la magnification du gros plan du visage qui, comme l’hologramme, contient la totalité de l’amour. La catégorie du sacré, du religieux, du mythique et du mystère est entrée dans l’amour individuel et elle s’y est enracinée au plus profond.

L’amour: un système complexe

Comment considérer ce complexe d’amour ? Il existe une raison froide, rationaliste, critique, née du siècle des Lumières, qui engendre là un scepticisme comme devant une autre religion. On dit de l’amour que c’est une illusion, une folie, une pathologie ; le sexe, la jouissance, le plaisir, l’amitié, la tendresse, oui ; mais l’amour est un délire. De fait, la froide raison tend non seulement à dissoudre l’amour, mais aussi à le considérer comme illusion et comme folie. Dans la conception romantique, l’amour devient la vérité de l’être. Y a-t-il une raison amoureuse comme il y a une raison logique, qui dépasse les limitations de la raison glacée ? Sous l’angle de la froide raison le mythe a toujours été considéré comme un épiphénomène superficiel et illusoire. Pour le XVIIIe siècle, la religion était une invention des prêtres, une supercherie faite pour berner les gens. Ce siècle n’a pas compris les racines profondes du besoin religieux et notamment du besoin de salut. Et nous pouvons dire qu’entre Homo sapiens et Homo demens, la folie et la sagesse, il n’y a pas une frontière nette. On ne sait pas quand on passe de l’un à l’autre, et il y a aussi des réversibilités ainsi, par exemple, une vie rationnelle est pure folie. C’est une vie qui s’occuperait uniquement à économiser son temps, à ne pas sortir quand il fait mauvais, à vouloir vivre le plus longtemps possible, donc à ne pas faire d’excès alimentaires, d’excès amoureux. Pousser la raison à ses limites aboutit au délire le plus total.

Alors, qu’est-ce que l’amour ?

C’est le comble de l’union de la folie et de la sagesse. Comment démêler cela ? Il est évident que c’est le problème que nous affrontons dans notre vie, et qu’il n’y a aucune clé qui puisse trouver une solution extérieure ou supérieure. L’amour porte justement cette contradiction fondamentale, cette co-présence de la folie et de la sagesse. On peut dire la même chose de l’amour et du mythe. Dès qu’un mythe est reconnu comme tel, il cesse de l’être. Nous sommes arrivés à ce point de la conscience où nous nous rendons compte que les mythes sont des mythes. Mais nous nous rendons compte en même temps que nous ne pouvons pas nous passer de mythes. On ne peut pas vivre sans mythes, et nous pouvons inclure dans “ mythes ” la croyance à l’amour, qui est un des plus nobles et des plus puissants, et peut-être le seul mythe auquel nous devrions nous attacher. Et pas seulement, alors, amour inter-individuel, mais dans un sens beaucoup plus élargi, sans évidemment scotomiser l’amour individuel. On ne peut pas prouver empiriquement et logiquement la nécessité de l’amour. On ne peut que parier pour et sur l’amour. Avoir avec notre foi, avec notre mythe l’attitude du pari, c’est être capable de dialoguer, de nous donner à lui, tout en étant critique à son égard. Nous avons aussi un besoin profond, intime, qui tisse notre sens de la vie (nous ne pouvons pas vivre uniquement dans la prose), d’un dialogue permanent entre la prose et poésie. L’amour fait partie de la poésie de la vie. Nous devons donc vivre cette poésie, qui ne peut pas se répandre sur toute la vie parce que, si tout était poésie, tout ne serait que prose. Il n’y aurait pas la différence qui fait la différence. De même qu’il faut de la souffrance pour connaître le bonheur, il faut de la prose pour qu’il y ait la poésie. Dans l’idée de pari, il faut savoir qu’il y a le risque de l’erreur ontologique, le risque de l’illusion. Il faut savoir que l’absolu est en même temps l’incertain. Il faut que nous sachions que, à un moment donné, nous engageons notre vie, d’autres vies, souvent sans le savoir et sans le vouloir. L’amour est un risque terrible car ce n’est pas seulement soi que l’on engage. On engage la personne aimée, on engage aussi ceux qui nous aiment sans qu’on les aime, et ceux qui l’aiment sans qu’elle les aime. Mais, comme disait Platon de l’immortalité de l’âme, c’est un beau risque à courir. L’amour est un très beau mythe. Évidemment, il est condamné à l’errance et à l’incertitude : “ Est-ce bien moi ? Est-ce bien elle ? Est-ce bien nous ? ” Avons-nous la réponse absolue à cette question ? L’amour peut aller du foudroiement à la dérive. Il possède en lui le sentiment de vérité, mais rien n’est plus trompeur que le sentiment de vérité qui est à la source de nos erreurs les plus graves. Combien de malheureux (ses) se sont illusionnés sur la “ femme de leur vie ”, l’“ homme de leur vie ” ! Mais rien n’est plus pauvre qu’une vérité sans sentiment de vérité. Nous constatons la vérité que deux et deux font quatre, nous constatons la vérité que cette table est une table, et non pas une chaise, mais nous n’avons pas le sentiment de la vérité de cette proposition. Nous en avons seulement l’intelligence. Or, il est certain que, sans sentiment de vérité, il n’est pas de vérité vécue. Mais justement, ce qui est la source de la plus grande vérité est en même temps la source de la plus grave erreur.

L’amour: une religion ou une maladie mentale?

C’est pour ça que l’amour est peut-être notre véritable religion et en même temps notre vraie maladie mentale. Nous oscillons entre ces deux pôles aussi réels l’un que l’autre. Mais dans cette vérité, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que notre vérité personnelle est révélée et apportée par l’autre. En même temps, nous voyons et nous découvrons la vérité de l’autre dans l’amour. L’authenticité de l’amour, ce n’est pas seulement de projeter notre vérité sur l’autre et finalement ne voir l’autre que selon nos yeux, c’est de nous laisser contaminer par la vérité de l’autre. Il ne faut pas être comme ces croyants qui trouvent ce qu’ils cherchent parce qu’ils ont projeté la réponse qu’ils attendaient. Et c’est ça aussi, la tragédie : nous portons en nous un tel besoin d’amour que parfois une rencontre au bon moment – ou peut-être au mauvais moment -déclenche le processus du foudroiement, de la fascination. A ce moment-là, nous avons projeté sur autrui ce besoin d’amour, nous l’avons fixé, durci, et nous ignorons l’autre qui est devenu notre image, notre totem. Nous l’ignorons en croyant l’adorer. C’est là, effectivement, une des tragédies de l’amour : l’incompréhension de soi et de l’autre. Mais la beauté de l’amour, c’est l’interpénétration de la vérité de l’autre en soi, de celle de soi en l’autre, c’est de trouver sa vérité à travers l’altérité.

Pour conclure

La question de l’amour revient à cette possession réciproque posséder ce qui nous possède. Nous sommes des individus produits par des processus qui nous ont précédés ; nous sommes possédés par des choses qui nous dépassent, et qui iront au-delà de nous mais, d’une certaine façon, nous sommes capables de les posséder. Nous ne les utilisons pas pour nous égoïstement mais pour constituer la trame et l’expérience même de la vie.

La recherche de l’amour est, selon la formule de Rimbaud, la recherche d’une vérité qui est à la fois dans une âme et dans un corps.

Notes: ** Une première version de ce texte est parue dans Paroles d’amour, éd. Syros (1991), que nous remercions pour l’autorisation de publication.

Sexualités: Le Magazine

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